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Avortement et religions

Le 28 février 2024, le Sénat a adopté en première lecture, sans modification, le projet de loi par 267 voix pour, 50 voix contre et 22 abstentions. Le 4 mars 2024, le Parlement est convoqué en Congrès pour inscrire définitivement l'IVG dans la Constitution. Et depuis, nous assistons à des déclarations politiques, citoyennes … mais aussi religieuses, de la part de certaines instances représentatives. Religions et avortement : que peut-on en dire ?

Si l’on s’en tient à la règle générale, l’avortement volontaire - IVG [interruption volontaire de grossesse] est strictement interdit. Il est inclus dans l’interdiction de tuer commun à chacune des religions que nous traitons dans le cadre de notre mémoire[1].

Cela s’inscrit dans la conception religieuse de l’origine humaine : Dieu est le Créateur. Ainsi, chaque être humain est le résultat, pour les croyants, d’une Création spécifique divine. Les religions considèrent d’ailleurs pour la majorité, qu’il y a une vie avant la naissance.

LA VIE AVANT LA NAISSANCE

Dans un cadre de conception divine, la question qu’on se pose souvent est de savoir si l’on a existé avant d’être un embryon dans le ventre de notre mère ? Est-ce que notre âme attendait quelque part, et s’est engouffrée dans ce corps à un moment déterminé ?

Le judaïsme le mentionne mais surtout dans le domaine marital : on parle alors de Bashert[2].

Le Talmud dit que le Bashert (l’âme sœur prédestinée) de chaque âme est déterminé avant sa naissance. Les deux individus peuvent être nés sur des continents différents, et n’avoir en apparence rien en commun, mais la destinée divine fait en sorte que le chemin de l’un croise inévitablement celui de l’autre. Dans le christianisme, ce sont surtout les mormons qui ont un dogme établi autour du Plan de Salut et de l’idée qu’avant notre naissance terrestre, nous cohabitions avec Dieu, sinon, il s’agit plutôt de discussions mais pas d’un dogme établi. Dans l’islam sunnite, quand le sujet est abordé, on pense souvent à un hadith rapporté par Abdallah Ibn 'Amr, qui mentionne le fait que le Prophète a dit (traduction rapprochée) : « Allah a écrit les destinés des créatures 50 000 ans avant de créer les cieux et la terre et son trône était sur l'eau »[3].
كتب الله مقادير الخلائق قبل أن يخلق السماوات والأرض بخمسين ألف سنة
 
En ce qui concerne le monde des âmes : ce point fait l'objet d'avis divergents, il faut donc être très précautionneux avant d’avancer des thèses :
Ibn Hazm par exemple, pense que les âmes ont déjà toutes été créées par Dieu, bien avant les corps, en raison du hadith précédemment cité. Il cite également un autre hadith, celui-ci rapporté par Bukhari : d’après Amra, Aisha a dit : « J’ai entendu le Prophète prononcer ces mots : les âmes sont comme des troupes enrégimentées ; celles qui ont la même nature s’accordent entre elles ; celles qui diffèrent de nature sont en désaccord entre elles.[4] ». Mais Ibn Taymiyya et Ibn ul-Qayyim pensent que les âmes sont créées par Dieu au moment d'être insufflées – par l'ange – dans les corps auxquels elles sont destinées[5]. Ils s’appuient notamment sur un autre hadith, qui dit (traduction rapprochée) : La conception de chacun de vous, dans le ventre de sa mère s’accomplit en quarante jours ; d’abord sous la forme d’une semence, puis sous celle du plasma sanguin pour une même période, puis sous celle d’un morceau de chair, pour une période semblable. Enfin, un ange lui est envoyé, il y insuffle l'esprit vital, et reçoit l’ordre d’inscrire quatre décisions [le concernant], à savoir : ce qui lui est imparti comme bien et nourriture, délai de vie, actes et condition heureuse ou malheureuse[6].

Dans son commentaire de ce hadith (Fath al Bari), Ibn Hadjar a rapporté qu’Al-Khatabi a dit à propos du hadith: Il est probable qu’il s’agisse d’une référence à une similitude dans le bien et le mal, et dans la bonté et la corruption. En effet, le bon parmi les humains penche (naturellement) vers celui qui lui est similaire, et le mauvais vers celui qui lui ressemble. La reconnaissance mutuelle entre les âmes est en fonction de leurs natures bonnes ou mauvaises; celles dotées de la même nature se reconnaissent, et celles dotées de natures différentes s’ignorent. Il est probable (aussi) qu’il s’agisse d’une information sur le début de la création, à l’état du Mystère. Conformément à ce qui a été rapporté, la création des âmes est antérieure à celle des corps, et quand les âmes intégrèrent les corps, il y eut reconnaissance mutuelle selon l’ordre préexistentiel.

Cette histoire de quarante jours conceptuels se retrouve aussi dans le Talmud, où il est notifié que quarante jours avant la conception d’un enfant, une voix céleste proclame que telle fille se mariera avec tel garçon : l’enfant n’est pas encore conçu mais on décrète déjà qu’il se mariera avec tel garçon ou telle fille[7]. C’est pour cela que l’on retrouve des avis rabbiniques sur l’avortement indiquant que si l’acte a été fait dans les 40 jours après la conception, certains décisionnaires considèrent la chose comme étant moins grave[8].
 
Chez les mormons, une branche chrétienne davantage développée aux Etats-Unis, chaque humain existait bien avant de vivre sa vie terrestre. Ils appellent cela l’existence pré-mortelle. Durant cette existence pré-mortelle, Dieu a préparé un plan pour permettre aux humains de devenir bons, et de se préparer à la vie terrestre, puis à la vie éternelle. Les mormons appellent ce plan « le plan de salut », tel que mentionné dans leur écritures[9].

Ils partent donc du principe où avant la naissance terrestre, les humains vivaient dans la présence de Dieu ; ils disent que l’humain assiste à des enseignements divins, où Dieu donne des pistes pour que cette vie terrestre se passe bien : d’où l’appellation : grand plan du bonheur[10].

Là où les musulmans considèrent que l’enfant était initialement musulman et que ce sont ses parents qui l’ont fait devenir juif ou chrétien[11], les mormons considèrent que chaque humain ici sur terre a fait le choix de suivre Dieu et Jésus-Christ (ils ne sont pas trinitaires), et qu’ils ont reçu la permission de venir sur la terre pour vivre dans la condition mortelle et progresser vers la vie éternelle.

Les catholiques, par l’intermédiaire du Vatican se sont rapidement positionnés[12] : « L’avortement est, de loin, par le nombre, la manifestation la plus grave du mépris de la vie de l’innocent. « Dès le moment de sa conception, la vie de tout être humain doit être absolument respectée »[13]. La culture, les conditions économiques et sociales jouent un rôle considérable dans le fait que des couples envisagent l’avortement comme une solution à des problèmes qui peuvent être très réels. Le concile Vatican II affirmait que l’avortement est un crime abominable parce que Dieu, maître de la vie, a confié aux hommes le noble ministère de la vie et que, précisément, ils abusent de cette confiance en devenant les meurtriers de ceux dont ils sont appelés à être les protecteurs[14].

Ces différentes conceptions expliquent le positionnement des religions sur l’importance accordée au fœtus. Si la loi française a statué depuis la loi promulguée le 2 mars 2022 que le délai légal pour avoir recours à l'IVG est de 14 semaines de grossesse, le tout validé par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) considérant qu'il n'y a pas d'objection éthique à rallonger de 2 semaines les 12 semaines initialement règlementaires[15], la conception religieuse va bien au-delà de ces semaines. Le fœtus, avant même d’exister dans le ventre d’une femme, possède un lien avec la Création.
 
A TOUTE EPREUVE ?

Bien entendu, la question qui se pose ensuite est celle-ci : l’avortement est-il permis dans des cas difficiles tels que la menace pour la santé, ou encore le résultat d’une agression sexuelle ?

Dans le judaïsme, s’il s’agit d’une grossesse à risque et que, pour sauver la maman, il faut procéder à un avortement, l’interdiction n’est plus en vigueur[16]. Il s’agit de la même règle pour l’islam : même si l’âme a été insufflée dans le fœtus, le recours à l'avortement est possible dans ce cas extrême où il est établi médicalement que la mère va mourir si elle reste enceinte de ce fœtus[17].

En ce qui concerne les cas d’agressions, les avis divergent selon les religions et selon les situations : il s’agit là d’avis rabbiniques dans le judaïsme ou bien de fatwa dans l’islam. Ces avis religieux délivrés par des autorités compétentes le sont en fonction de la question posée, de la situation de la personne qui pose la question, et du contexte général. Si on retrouve ainsi des divergences dans les réponses musulmanes, le judaïsme est plus tranché : « Même si le viol est une chose terrible, qui est comparée par la Torah à l'assassinat (Deutéronome 22,26), on ne peut pas permettre à la victime d'avorter, car l'avortement est lui aussi similaire à un assassinat ».

De même, dans la Torah, il existe plusieurs histoires liées à des agressions sexuelles : Dina, la fille de Jacob, a été victime d'un viol et a enfanté de cette relation Asnath, qui fut la femme du prophète Joseph. De même, Moav est également née d’une relation non conssentie. Elle va donner naissance à Ruth, qui va, pour finir, mettre au monde la descendance du roi David, immensément important dans le judaïsme et l’eschatologie juive.

« Toute vie est un don pour ce monde » a déclaré le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France le 9 décembre 2022 au sujet de l’inscription du droit à l’avortement dans la constitution. En 2014, Mgr Pontier, Président de la Conférence des évêques de France, disait : « Je pense à ce projet de modification de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse qui, loin de permettre aux femmes en détresse d’être laissées moins seules devant leur responsabilité face à la vie naissante, sont quasiment incitées à ne poser aucune question quant à l’élimination de l’être qu’elles portent en leur chair ».

Les évêques avaient alors indiqué : « Aussi voulons-nous, disent-ils, nous employer à contribuer à une meilleure éducation affective des jeunes qui leur fasse percevoir la grandeur du corps humain et celle d’une vie affective responsable, située dans une relation pleine de respect pour la personne de l’autre, d’engagement à son égard, de tendresse, d’amour et d’ouverture au don de la vie. Nous invitons tous les responsables éducatifs en milieu scolaire, universitaire, au sein des mouvements de jeunes, tous ceux qui apportent le concours de leurs réflexions et de leurs recherches, à se mobiliser pour cette tâche essentielle et nécessaire. »
 
Evoquant le climat social et sociétal plus général, Mgr Pontier disait : « Ne pas faire place à l’enfant à naître, ne pas accompagner la vie jusqu’au bout, ne pas offrir un avenir professionnel à des milliers de jeunes et adultes, ne pas regarder la vie à partir des plus fragiles, tout cela est un déni de fraternité et d’humanité ».

 

 

NOTES


[1] Voir Mochav Zekénim Lérabboténou Ba’alé Hatossefot sur Chémot 21, verset 22, Iguerot Moché, ‘Hochen Michpat, volume 2, réponses 69-71, Yabi'a Omer, volume 4, Even Haézer, réponse 1, Encyclopédia Hilkhatit Réfouite, volume 2, page 753, note 186, Tsits Eliézer, volume 8, réponse 36 et volume 9, réponse 51, Michné Halakhot, volume 9, réponses 328-330.

[2] Rabbi Aryeh Kaplan, Made in Heaven, Guide de mariage juif, New York / Jérusalem, Moznaim Publishing, 1983., Cap. 4

[3] Rapporté par Muslim dans son Sahih n°6748, tome 6, le livre du Destin, editions Al Hadith, 2012

[4] Rapporté par Bukhari dans son Sahih n°3336, tome 2, chapitre « les âmes sont comme des troupes enrégimentées, editions maison d’ennour, 2016

[5] Ar-Rûh, Question n° 18 : pp. 149-168

[6] Rapporté par Muslim dans son Sahih n°6723, tome 6, le livre du Destin, editions Al Hadith, 2012

[7] Sota 2a

[8] Mais, quoi qu'il en soit, même dans ce cas, il faudra s'adresser à un juge rabbinique pour trancher, puisqu’un avis rabbinique de ce type est donné en fonction d’une situation précise.

[9] Alma 24,14 Et le grand Dieu a été miséricordieux envers nous, et nous a fait savoir ces choses pour que nous ne périssions pas ; oui, et il nous a fait savoir ces choses d’avance, parce qu’il aime notre âme aussi bien qu’il aime nos enfants ; c’est pourquoi, dans sa miséricorde, il nous rend visite par ses anges, afin que le plan de salut nous soit révélé, à nous, aussi bien qu’aux générations futures.

[10] Abraham 3,22-26

[11] Rapporté par Muslim dans son Sahih n°6761, tome 6, le livre du Destin, éditions Al Hadith, 2012

[12] 1991 : Les évêques de France, Catéchisme pour adultes, (n° 579)

[13] Donum vitae, introduction

[14] GS 51

[16] Rambam, Hilkhot Rotséa’h, chapitre 1, Halakha 9 et Iguerot Moché, ‘Hochen Michpat, volume 2, réponse 69

[17] Halâl wa harâm, Khâlid Saïfullâh, pp. 308-309 ; Fatâwâ mu'âssira, al-Qaradhâwî, 2/547. Il existe des avis plus radicaux qui disent que même dans ce cas de figure, l’avortement reste prohibé.

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