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LE CARÊME : LE RAMADHAN DES CHRETIENS ?

Nous entendons souvent : le Ramadhan est le Carême des musulmans, ou l'inverse. Est-ce juste ?

ETYMOLOGIE

Le mot « Carême » provient de la contraction du mot latin quadragesima, qui signifie « quarantième ». Moïse, pour recevoir la Loi une seconde fois, a jeûné quarante jours (Gn 34,28). Elie, dans le désert, s'est abstenu de manger quarante jours (1 R 19,8). Et dans (Mt 4,2) Jésus n'a pas mangé pendant quarante jours. Le mot « Ramadhan » est le nom du neuvième mois du calendrier hégirien (Ramadhan).

PRESCRIPTION

Si le Carême n’est pas prescrit de manière littérale dans la Bible, on retrouve une trace de ce qui va fixer le Carême avec une lettre d’Irénée, dès le 2ème siècle, repris l'historien Eusèbe. « Le conflit n'est pas seulement sur le jour, mais aussi sur le caractère réel du jeûne. Certains pensent qu'ils devraient jeûner pour un jour, quelques-uns pour deux, d'autres pour encore plus; certains font le dernier « jour » durer 40 heures. Une telle variation de l'observance ne provient pas de notre temps, mais de beaucoup plus tôt, au temps de nos ancêtres »[1].

Le jeûne du mois de Ramadan est prescrit dans le Coran à la sourate 2,183 « Ô croyants ! Nous vous avons prescrit le jeûne (Al-Siyam) comme nous l’avons prescrit à ceux d’avant vous… » et la manière de jeûner est consignée dans la Sunna du prophète Muhammad.

RETRAITE SPIRITUELLE

Au VIIe siècle, les pécheurs, après avoir confessé leurs péchés en privé, sont présentés à l’évêque et mis publiquement au rang des pénitents. Ils vivent retranchés, sans contact avec leur famille et la communauté chrétienne, comme mis en quarantaine (d’où l’expression) pour expier leurs péchés et se préparer à l’absolution qui est donnée le jeudi saint. Cette pratique s’assouplira vers le XIe siècle, pour ressembler à celle que nous connaissons aujourd’hui.

Dans l’islam, la retraite spirituelle, al i’tikâf, est une pratique parfaitement attestée du Prophète, de ses épouses et de ses Compagnons. Le prophète accomplissait la retraite spirituelle durant la dernière décade de Ramadan, et ce jusqu’à son décès.[2] Certains musulmans restent à la mosquée, se retirent de la vie familiale, amicale, pour prier, et méditer.

LA CHARITE

La charité est également importante, de nombreux chrétiens donnaient l’argent économisé par l’absence de repas pour une bonne cause. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le jeûne tout au long du Carême a diminué dans les communautés catholiques : le pape Paul VI, dans les années soixante, a suggéré de le remplacer par la prière et les œuvres de charité.

L’EVOLUTION DU CARÊME A TRAVERS LE TEMPS

Si les règles du jeûne du mois de Ramadhan restent les mêmes depuis la Révélation coranique, le Carême a connu lui, quelques évolutions. Il faut savoir qu’au XVIIIè siècle, les fidèles étaient encore astreints au jeûne, mais qu’il n’en est plus de même au XIXè siècle[3].

On remarque que les règles du jeûne ont été atténuées ente le Concile de Nicée (325) et le Concile de Constance (1414-1418), menant à une tendance lourde au rejet du jeûne dans le catholicisme latin. Cela s’est traduit par des aménagements : au VIIè siècle, pour les travailleurs et les personnes fragiles, l’unique repas peut comporter vin, laitages et poisson, et avec dispense, des œufs.
Au IXè siècle,l’heure du repas est avancée de la prière de vêpres ( le soir) à la prière de None (vers 15h), puis, au XIIIè siècle, à la prière de sexte (vers midi). Est aussi tolérée l’alimentation avant ou après l’unique repas.

Au XIIè siècle, on peut prendre une boisson. Au XIIIè siècle, il devient possible d’ajouter au liquide des friandises et des fruits confits. Le XVè siècle voit l’autorisation d’un repas léger le soir (des herbes assaisonnées à l’huile, avec du pain et du vin).[4]

A l’époque moderne, pour les fidèles de 21 à 60 ans, l’usage consiste à manger un frustulum (une bouchée de nourriture liquide, friandise et 60g de pain le matin, un repas sans viande le midi et une collation (250g de poisson, laitages, herbes, pain) le soir. Mais en cas de mendicité, pauvreté, maladie, fatigue, travail, voyages, une dispense peut être demandée, à condition de compenser ce jeûne manqué par une aumône.

Au XIXè siècle, l'usage en est bien établi. A Rome, pour le Carême, Pie X a autorisé la viande une fois par jour et l'assaisonnement des légumes de la collation aux matières grasses animales, sauf le Mercredi des Cendres, les vendredis et samedi, et les trois derniers jours de la semaine sainte.
En 1904, par le biais de l'archevêque de Paris François Marie Benjamin Richard de la Vergne, les jours de jeûnes et de maigres sont réduits aux mercredis, vendredis et samedis de Carême.[5]
 
Le code de droit canonique (la loi religieuse catholique) de 1917 prescrit à tous les fidèles âgés de plus de 7 ans l'abstinence de viande les vendredis, et à ceux âgés de plus de 21 ans le jeûne avec abstinence le Mercredi des Cendres, les vendredis et samedis de Carême[6]. Pour assister à la messe, les fidèles doivent être à jeun depuis minuit, de même que le prêtre pour célébrer la messe[7].
 
En 1967, la Constitution apostolique (loi que le Pape promulgue au titre de son autorité) nommée Poenitemini prescrit le jeûne les Mercredi des Cendres et Vendredi Saint.
 
Pour rappel, dans le contexte du Carême catholique, le jeûne est la réduction de la quantité normale de nourriture. L'abstinence est l'omission de la consommation de viande et d'autres produits carnés, à l'exception du poisson pendant le Carême. L'abstinence est pratiquée par les catholiques dès l'âge de 14 ans. Le jeûne est pratiqué par les catholiques âgés de 18 à 59 ans.[8] 
 
Cet allègement aboutit à ce que les fidèles déterminent eux-mêmes leur pratique pénitentielle (abstinence d'alcool, de tabac, visite aux malades...).
 
Par exemple, en 1964, Paul VI permet aux évêques de réduire le jeûne à une heure avant la communion, sans distinction de nourriture solide et liquide, discipline reprise par le Code de droit canonique de 1983 (canon 919,1).

Pour les personnes âgées, les malades et les personnes qui les soignent, ce délai est diminué à un quart d'heure en 1973, puis supprimé en 1983.
 
C'est un changement de perspective spirituelle qui se produit, bien représenté par le P. André Polaert dans son livre Carême, route de Pâques (1963).
 
Le Carême ne doit plus être une "sainte tristesse", une période de "componction" pour "gémir avec l'Eglise sur la Passion du Christ", marquée par la "privation d'une joie légitime" et la "mortification".
Alors que le "Carême apparaît à beaucoup de chrétiens contemporains comme une période de tristesse et de deuil sous une pluie de cendres", il faut lui ôter toute "apparence négative et rébarbative" au profit d'une "attitude positive et joyeuse de don de soi généreux, d'action ensemble".
 
C'est ainsi que l'appel à la conscience individuelle remplace les prescriptions précises de 1961 à 1965, l'essentiel étant posé dès 1961 : " le Carême est le temps des sacrifices volontairement consentis, des restrictions spontanées apportées aux plaisirs même légitimes. Le jeûne et l'abstinence imposés le Mercredi des Cendres et le Vendredi Saint ne sont qu'un rappel : il appartient à chacun de s'imposer spécialement au cours du Carême, les mortifications nécessaires pour ses fautes et s'assurer la maîtrise de ses passions."[9]
 
Mais aujourd'hui, on remarque sur les réseaux sociaux que des chrétiens se réapproprient alors le jeûne. Les catholiques, par exemple, repostent les messages de Carême de Benoit XVI qui, spécialement en 2009 étudie le sens du jeûne.[10]
 
Il y rappelle, à la suite de Saint Basile de Césarée, les fondements bibliques du jeûne : l'interdit sur le fruit de l'arbre de la connaissance est une loi de jeûne et d'abstinence, offert après le péché originel comme "un moyen pour renouer notre amitié avec Dieu". Dans le Nouveau Testament, Jésus "met en lumière la raison profonde du jeûne" : "manger "la vraie nourriture", qui consiste à faire la volonté du Père.
 
En 2005, pour leur message de Carême, les évêques de France mentionnent la trilogie traditionnelle, jeûne, prière, aumône, présentant la privation de nourriture essentiellement comme moyen d'impliquer dans le Carême l'homme avec son corps.[11]

 

 NOTES


[1] Eusèbe, Histoire de l'Église, V, 24

[2] Bukhari 2026

[3] Jean-François Galinier-Pallerola, peut-on manger avec plaisir et sans péché ? La gourmandise dans les sermons catholiques français du XVIIIè siècle. Lumière n°11. La gourmandise entre péché et plaisir, 1er semestre 2008, p47-56

[4] M. Théron, jeûne, catholicisme. Hier, aujourd'hui, deman, Gérard Jacquemet (dir.), t.6 Paris, Letouzey et Ané, 1957, c. 139-142, 142n-181

[5] Code de droit canonique, Canon n°858 et n°808

[6] Elphège Vandacard, Carême, Dictionnaire de théologie catholique, Albert Vacant dir. puis Eugène Mangenot, Paris, Letouzey et Ané, t2, 1905, c 1724-1750.

[7] Code de droit canonique, Canons n°1249, 1250 et 1252

[9] Luc Perrin, Jeûne, abstinence et modernité, résurrection, l'amour de l'observa,ce, n°71, août septembre 1997, p113-120

[11] Quand le Carême se fait moins sévère et plus spirituel, Croire 02/2005 url : http:///www.croire.com/Definitions/Vie-chretienne/Jeune/Quand-le-jeune-se-fait-moins-severe-et-plus-spirituel

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