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Fet Kaf : esclavage et religions

Aujourd’hui, comme tous les 20 décembre, les habitants de l’île de la Réunion profitent d’un jour férié, leur permettant de participer aux festivités et commémoration de la « fet kaf », la fête réunionnaise de la liberté, qui célèbre la proclamation de l'abolition de l'esclavage à l'île de La Réunion le 20 décembre 1848.

Le décret du 27 avril 1848 est promulgué le 18 octobre. L'article premier stipule que « L'esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la promulgation du présent décret dans chacune d'elles. A partir de la promulgation du présent décret dans la colonie, tout châtiment corporel, toute vente de personnes non libres seront absolument interdits. » (B.O. de l'île Bourbon, année 1848, p. 472). Sarda Garriga la proclame à la Réunion le 20 décembre 1848. Il est alors le Commissaire général de la République, et accepta d'accorder aux riches colons qui s'opposaient à cette mesure, un délai de deux mois afin de négocier un compromis : l'esclavage ayant été massivement condamné par le droit international dans les premières décennies du XIXe siècle, il était devenu très difficile, pour les colons, de le défendre moralement. Les grands propriétaires des exploitations sucrières devaient constamment combattre ce qu'on appelait « le marronnage ». Le célèbre groupe « les Neg’Marrons » tirent d’ailleurs leur nom de ce point historique, le terme « nègre marron » désignait l’esclave qui fuit le domaine de son maître pour aller se réfugier ailleurs. Le nègre marron ou « neg marron », provenant du mot espagnol « cimarrón » (signifiant vivant sur les cimes), fuyait pour s’installer dans les territoires reculés, pratiquement inaccessibles d’accès aux colons.

1848 ? Mais la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen a été promulguée en août 1789 ? Que s’est-il passé ?

La Constituante française adopte en matière d’esclavage des positions que l’on peut qualifier de frileuses. Certes elle promulgue dès 1789 la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, mais ceux au pouvoir considèrent que cette déclaration doit être exclusivement réservée aux hommes libres et l’assemblée par ses décret et instruction des 8 et 28 mars 1790 met les colons et leurs propriétés « sous la sauvegarde » de la Nation, ce qui garantit implicitement le maintien de l’esclavage, et renvoie aux seules assemblées créées localement la prérogative de proposer les mesures qui assureront « la conservation des intérêts » coloniaux.

Ce sont des arguments que l’on retrouve d’ailleurs dans une foule d’écrits de la période révolutionnaire émanant non seulement de colons et d’assemblées coloniales mais aussi de nombre de politiques. « il importe de conserver à la France, pour sa richesse et sa puissance militaire, des colonies qui lui ont toujours prouvé leur attachement ». [1]

« abandonner les esclaves  fera uniquement le jeu des contre-révolutionnaires et des Anglais. Or ce sera le cas si on y libère brutalement les Noirs dans l’état d’ignorance et d’immaturité dans lequel ils se trouvent. Lesquels Noirs seront eux-mêmes les premières victimes de cette politique imprudente et sombreront dans la violence et la famine. »[2]
 
Tandis que se multipliaient à l’intérieur de l’île des mesures de répression sociale : limitation puis suspension des affranchissements ; interdiction pour un affranchi de prendre le nom de son ancien maître, fût-il son père naturel ; interdiction des mariages mixtes, c’est-à-dire entre personnes de races différentes ; rétablissement de la traite.

Tout cela accompagné d’un très fort durcissement des sanctions contre toute manifestation pro-abolitionniste. Avec par exemple l’expulsion à Batavia de soldats nouvellement arrivés dans l’île accusés de trop de familiarité avec des esclaves ou, pire, l’exécution « à la volée d’un canon », en novembre 1799, d’au moins cinq noirs de Sainte-Rose accusés d’avoir préparé un massacre général des blancs, entourée d’un très « grand appareil » susceptible d’inspirer aux autres esclaves « une salutaire terreur ».

La crise se termine lorsque Bonaparte, sans doute influencé, comme il l’a affirmé plus tard, par « les criailleries du parti colon » mais surtout mû par des choix personnels foncièrement racistes, décide le rétablissement de l’esclavage par la loi du 30 floréal an X (20 mai 1802). Decrès, son nouveau ministre de la Marine (qui avait vécu plusieurs années à l’Ile de France) recommande à Decaen, nommé gouverneur-général des colonies orientales, de « maintenir avec soin la distance des couleurs sur laquelle repose l’existence nationale »[3].

C’est finalement en 1848 que l’abolition de l’esclavage est proclamée sur l’île.

Si l’île de la Réunion fait souvent rêver les métropolitains grâce à la multiculturalité et la cohabitation religieuse (adhan et cloches sonnent dans les villes de l’île), cette coexistence a un lien avec cette période d’esclavage. La traite négrière ramène des personnes du monde entier, et se côtoient plusieurs cultures, plusieurs rites religieux. C’est Louis XIV qui souhaite unifier son royaume et que tous les sujets aient la même foi : la foi catholique[4]. Mais les propriétaires d’esclaves refusent : l’émancipation des Noirs par la foi et la lecture risquent de les amener à encore plus de marronnages.  
Dans les « îles », et à la Réunion au premier chef, c’est la misère en métropole et l’appât du gain qui sont, et demeurent longtemps le motif essentiel du peuplement. Dans la période esclavagiste, la population blanche, dans son ensemble, ne constitue pas un modèle de société chrétienne, car la possibilité de faire rapidement fortune ne pouvait guère attirer une population soumise aux normes de la morale chrétienne et prête à suivre docilement les enseignements du clergé paroissial. La prétendue religiosité naturelle des blancs, colons ou prolétarisés, semble légendaire dans la majorité des cas[5]. La religion n’était pas au centre de la vie des colons.

D’une manière générale, on assiste après l’abolition de l’esclavage, à une poussée inattendue de ferveur catholique à l’intérieur de la population blanche. Cette dernière semble avoir perçu le besoin ou l’intérêt de se rassembler autour d’un élément plus fédérateur que la notion de « peau blanche », souvent discutable dans une colonie marquée depuis ses origines par un métissage que les élites ne veulent pas reconnaître[6]. 
 
RELIGION ET ESCLAVAGE
Ainsi, par la bulle In supremo apostolatus du 3 décembre 1839 le pape Grégoire XVI réaffirme les positions de son lointain prédécesseur Paul III sur l'esclavage (avec la bulle pontificale Sublimis Deus datée du 9 juin 1537, qui interdit l'esclavage des Indiens d'Amérique « et tous les autres peuples qui peuvent être plus tard découverts », et qui qualifie la pratique de l’esclavage comme directement inspirée par l'Ennemi du genre humain (Satan), ce qui montre clairement son absence de tergiversation sur ce point).

Grégoire XVI quant à lui indique : « il arriva enfin que, depuis plusieurs siècles, il ne se trouvait plus d'esclaves dans la plupart des nations chrétiennes. Mais, nous le disons avec douleur, il y en eut depuis, parmi les fidèles même, qui, honteusement aveuglés par l'appât d'un gain sordide, ne craignirent point de réduire en servitude, dans des contrées lointaines, les Indiens, les Nègres ou autres malheureux, ou bien de favoriser cet indigne attentat en établissant le commerce de ceux qui avaient été faits captifs par d'autres. »[7]

Certains chrétiens firent fi des avis pontificaux. Pour replacer le contexte, le christianisme a émergé au sein de la société romaine où l'esclavage était admis, et où des esclaves faisaient même partie des premiers chrétiens. De plus, la justification de l'esclavage noir se faisait à partir de textes bibliques pour les esclavagistes qui rappelaient l’épisode de la malédiction de Cham[8]. Après un épisode qui met Noé dans une situation très embarrassante, il condamne Canaan le fils de Cham à être « l’esclave des esclaves de ses frères » avant de bénir Sem et Japhet. C’est ensuite le chapitre 10 et la Table des peuples relative au peuplement de la Terre qui a donné une interprétation de Cham comme étant l’ancêtre des peuples du continent africain. C’est ainsi que des interprétations détournées de cet épisode de la Genèse ont pu « justifier » religieusement les différentes formes de ségrégation raciale au cours des temps, jusqu'à la période moderne où l'esclavage aux États-Unis, l'apartheid en Afrique du Sud s'en sont réclamés[9].

Parmi les religieux qui s’opposaient à l’esclavage, l'Épître aux Galates de Paul (« Il n'y a plus ici ni Juifs ni Grecs, il n'y a plus ni esclaves ni libres, il n'y a plus ni homme ni femme, mais tous sont en Jésus-Christ »), était utilisée comme argument clair.
 
Dans l’islam, en Arabie et ailleurs, l'esclavage préexistait à la venue du prophète Muhammad. Et par la suite, dans les règles liées à la guerre, le leader musulman devait prendre en considération le sort des prisonniers adultes mâles, et prendre celle d’entre les options suivantes qu’il considérait la plus salutaire : les mettre à mort, les libérer sans pénalité, demander une rançon pour eux, demander la taxe de capitation (jizya), ou les mettre en esclavage ». Ainsi statue Khalîl ibn Ishâq al-Jundî, auteur d’une compilation juridique Mâlikî égyptienne du 14e siècle faisant autorité, sur les règles de la guerre. La mise en esclavage de prisonniers était ainsi une des cinq options[10].

La Loi musulmane apportée au travers de la Révélation à Muhammad n’a pas apporté un affranchissement immédiat, mais a encadré l’esclavage : on ne réduit pas un être libre à l'état d'esclave, et on fait tout pour affranchir un esclave. C’est d’ailleurs une manière importante d’expier certains péchés[11]. On appelle cela une kaffârah. Plusieurs kaffârah (expiations pour certains péchés) sont constituées en islam de l'affranchissement d'un esclave.

Dans le Coran, sourate 90 versets 10 à 18, on lit : Ne l'avons-Nous pas guidé aux deux voies ? 11 Or, il ne s'engage pas dans la voie difficile ! 12 Et qui te dira ce qu'est la voie difficile ? 13 C'est délier un joug [affranchir un esclave], 14 ou nourrir, en un jour de famine, 15 un orphelin proche parent 16 ou un pauvre dans le dénuement. 17 Et c'est être, en outre, de ceux qui croient et s'enjoignent mutuellement l'endurance, et s'enjoignent mutuellement la miséricorde. 18 Ceux-là sont les gens de la droite.

Dans le Sahih de Muslim, il y a un chapitre consacré à la thématique de l’affranchissement[12]. On lit par exemple : Aicha voulut acheter une esclave afin de l’affranchir[13]. Celui qui affranchit un esclave, Allah affranchira de l'Enfer en contrepartie de chaque membre de cet affranchi un de ses membres[14]. Celui qui affranchit un esclave, Allah affranchira de l'Enfer pour chaque membre de cet affranchi un de ses membres, même son sexe pour le sien[15]. Ibn Marjâna dit : dès que j'entendis ce hadith d’Abu Hourayra, je m'en allais le mentionner à Ali Ibn Hussein. Celui-ci affranchit alors un esclave pour lequel Ibn Ja’far avait offert une somme de 10000 dirhams[16]. L’esclavage était donc présent, mais les mérites quant à l’affranchissement poussaient fortement les nouveaux musulmans à affranchir les esclaves.
 
Cette fête du 20 décembre commémore la fin de l’esclavage sur l’île, mais hélas, nous savons que dans le monde subsiste des formes d’esclavages. Les révélations liées à la Coupe du Monde au Qatar[17], aux JO de Paris[18], aux camps de Ouighours en Chine[19], dans les usines textiles au Bangladesh pour des grandes marques[20], aux commerces de Noirs en Libye[21] et d’autres[22] n’ont pas eu de véritables retombées politiques et sociétales. De plus, l’affaire des enfants de la Creuse, où entre 1962 et 1984, plus de deux mille enfants ont été arrachées à leur histoire pour venir en métropole prouve le nécessaire travail de mémoire à effectuer, encore de nos jours. N’en déplaise à Mme Bardot[23].

Je partage avec vous, chers lecteurs, un point intime sur l'histoire de ma famille cet acte d'affranchissement (on y lit en article 1 : sont définitivement déclarés libres), retrouvé par ma maman passionnée de généalogie, de mes ancêtres : des indiens venus sur l'île en provenance de Mumbai (Bombay). Ils sont restés sur l'île de la Réunion par la suite, et venus en France à partir des années 60 (engagement militaire en métropole). Notre nom de famille a été francisé en 1961.




 

NOTES


[1] France. Direction des Archives. – Guide des sources de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions. – Paris : La Documentation française, 2007. – 1 vol. cité dans les documents du musée historique de Villèle

[2] France. Direction des Archives. – Guide des sources de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions. – Paris : La Documentation française, 2007. – 1 vol. cité dans les documents du musée historique de Villèle

[3] Intervention de l'historien Jean-François Niort lors de « Table ronde : Napoléon, le rétablissement de la traite négrière et de l'esclavage » sur Outre-mer la 1ère le 8 mai 2021

[4] Daniel Amson Chapitre III. Une foi, une loi, un roi Dans La Querelle religieuse (2004), p 93

[5] Claude Prudhomme, « Le catholicisme à l'île de la Réunion », Revue d'Histoire de l'Église de France, Paris, tome LVXIII, p. 75.

[6] Claude Prudhomme, La Réunion - 1815-1871. Un essai de chrétienté, thèse de troisième cycle, Université Lyon 3, 1980, p. 489.

[8] Chapitre 9 de la Genèse

[9] Liliane Chauleau. – La voix des esclaves : foi et société aux Antilles, XVIIe-XIXe siècle. – Paris : l’Harmattan, impr. 2016. – 1 vol.

[10] Cité dans Hunwick J. O., Troutt Powell E., 2002, The African Diaspora in the Mediterranean Lands of Islam, Princeton, Markus Wiener publishers, p. 23

[11]Malek Chebel – L’esclavage en terre d’islam : un tabou bien gardé. – Paris : Fayard, impr. 2017. – 1 vol

[12] Sahih Muslim, tome 3, éditions al hadith, p380-389

[13] Muslim 3787

[14] Muslim 3795 Bukhari 6715

[15] Muslim 3796

[16] Muslim 3798 ; Bukhari 2517

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