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Compte-rendu de conférence Alain Joubert - La religion suffit-elle à définir une identité ?


Alain Joubert, ancien élève de l’ENA, est ancien haut fonctionnaire, juriste de formation, ancien élu local à Deuil La Barre, en région parisienne. Il préside actuellement le conseil de l’Église protestante unie d’Enghien et de la Vallée de Montmorency et s’investit dans les relations entre le religieux et la cité. La conférence du jeudi 5 octobre 2023 organisée par l’association Racines et Chemins (Belfort), avait pour titre : la religion suffit-elle à définir une identité ?

Vaste question. Voici ce que la plaquette nous annonçait :
En France, la laïcité s’est construite dans l’opinion en défense de la République contre les religions accusées d’obscurantisme et de séparatisme. La religion, parce qu’elle est en elle-même un absolu, serait constitutive d’une identité forte qui détruirait l’intégration des croyants au sein d’une société aujourd’hui pluraliste et majoritairement sécularisée , c’est à dire agnostique ou athée. Il nous semble au contraire que les religions, si elles sont enseignées avec objectivité et tempérance, peuvent être un facteur de meilleure insertion et d’engagement de nos concitoyens au service du bien commun. Refouler les religions en dehors de l’espace public favorise le fondamentalisme et l’extrémisme. C’est pourquoi l’enseignement du fait religieux est un facteur de renforcement de la laïcité, entendue comme respect de la liberté d’opinion et des différences.

ATTENTES
Comme avant chaque conférence, il y a, suite à la lecture du planning, des questions, des attentes qui se créent. Le sujet de l’identité religieuse en France, et de l’enseignement du fait religieux est évidemment un sujet qui touche ILETAIT1FOI puisque c’est clairement cette thématique qui a mené à sa création il y a plus de 6 ans. La lecture de ce programme correspondait entièrement à la vision du projet ILETAIT1FOI : non, les religions ne sont pas destructrices de l’intégration des croyants dans une société laïque. Oui, mieux connaitre les religions est au contraire une manière de permettre à chacun d’être mieux compris et donc mieux intégré. Ne pas en parler précipitent ceux qui sont en recherche dans des groupes sectaires dont on ne parle que trop. Voici le discours que nous avions envie d’entendre, surtout en ces temps de tensions intenses.

Informations de lecture : le texte cité « ainsi » correspond aux citations d'Alain Joubert.

PARTIE 1 – LE CONTEXTE
Alain Joubert a débuté la conférence par la mise en contexte historique du sujet et la définition des termes. « L’engagement dans une religion particulière peut définir une identité, car la foi est l’adhésion à l’ultime, à quelque chose de très profond. Si on est croyant, on se définit ainsi ». Et d’ailleurs, il ajoute que le monde occidental se définit majoritairement comme chrétien, et cite en exemple le célèbre livre de Paul Veyne « Quand notre monde est devenu chrétien (312 - 394) », dans lequel il est expliqué que l’empereur Constantin a christianisé l’empire pour lui donner une force, une identité, une unité.
« En France, il y a eu une sérieuse opposition entre les chrétiens catholiques et les chrétiens protestants parce que la France a eu peur de perdre son unité chrétienne ». Ce qu’il compare aujourd’hui avec « l’adoubement de Charles III, qui a juré devant le monde entier être le fidèle serviteur de Dieu en Grande-Bretagne ». En effet, le sacre du souverain britannique est une liturgie éminemment chrétienne, dans lequel il devient défenseur de l’Église d’Angleterre, et fait de lui le serviteur de Dieu. Et Charles III, en tant que chef de l’Eglise anglicane, en invitant à son couronnement des représentants des religions juive, musulmane, hindoue, bouddhiste, sikh etc a également montré que malgré ce titre, il a aussi refléter la diversité religieuse de son royaume et assurer être le protecteur de toutes les fois et croyances.

Puis, Alain Joubert effectue un saut dans le temps, en évoquant évidemment la Révolution française, qui « met fin à l’identité de cohésion entre l’Eglise et l’Etat », mais qui remarque que malgré l’hostilité envers les religions, l’instauration de « l’Etre suprême, sorte de culte républicain, avait pour but la cohésion de la société civile, puisque le fait d’avoir une croyance commune était signe de paix sociale, le citoyen répondant à une autorité serait moins enclin à répondre à des pulsions. »

Alors, à ce stade de la conférence, on se demande : pourquoi la foi ne suffit pas, aujourd’hui, à définir l’identité d’une personne ? Quels sont les facteurs du changement ?

Pour cela, Alain Joubert effectue un nouveau saut dans le temps pour arriver aux années 60, en France. « Il y a eu un changement de la société. 80% des français disent « on est catholiques » et progressivement, après mai 68, on assite à une sécularisation de la société. Le paysage est totalement transformé : contraception, avortement, procréation : la morale chrétienne est abandonnée progressivement. » Mais il remarque toutefois qu’on observe aujourd’hui qu’une forme d’identité chrétienne est restée, en citant deux exemples « l’émotion lors de l’incendie de Notre-Dame de Paris, et la foule venue lors de la visite du pape François ». « Puis l’islam a transformé le paysage, surtout dans les années 60, avec à la base des travailleurs venus du Maghreb qui devaient repartir. Mais Giscard d’Estaing a fait voter la loi de regroupement familial, et on observe que les musulmans échappent à la sécularisation ».

Les chiffres statistiques liés à la croyance religieuse sont interdits en France, et c’est le Pew Research Center qui estimait en 2017 que les musulmans étaient 5,7 millions en 2016 en France, soit 8,8 % de la population et qu’ils représenteraient 1/6 des croyants. « Mais ce chiffre peut évoluer comme en île de France où il est estimé à 1/3 ».

PARTIE 2 : DES IDENTITES PLURIELLES
Alain Joubert indique « la foi en 2023 est un facteur déterminant dans l’identité, mais n’est pas unique. On peut se définir également en disant « je suis de telle région, je suis père, j’exerce tel métier ». Seulement 5% de la population française place la religion parmi les priorités de leur vie. Par contre, on estime ce nombre à 40% chez les musulmans, mais c’est un chiffre qui se retrouve chez les religions minoritaires. »

Nous n'avons pas trouvé les chiffres avancés, en revanche, l’Insee a publié une édition 2023 sur la diversité religieuse en France. Parmi le bilan avancé, on peut lire que :
- En 2019‑2020, 51 % de la population de 18 à 59 ans en France métropolitaine déclare ne pas avoir de religion. En augmentation depuis dix ans, cette désaffiliation religieuse concerne 58 % des personnes sans ascendance migratoire.
- Si le catholicisme reste la première religion (29 % de la population se déclare catholique), l’islam est déclaré par un nombre croissant de fidèles (10 %) et confirme sa place de deuxième religion de France. Le nombre de personnes déclarant une autre religion chrétienne augmente également, pour atteindre 9 %.
- La fréquence et l’intensité de la pratique religieuse varient en fonction de la religion déclarée : seuls 8 % des catholiques fréquentent régulièrement un lieu de culte, contre un peu plus de 20 % des autres chrétiens, des musulmans et des bouddhistes, et 34 % des juifs.
Et, plus intéressant vis-à-vis de notre thématique sur l’identité : les processus de transmission religieuse entre générations façonnent le paysage religieux sur le long terme : 91 % des personnes élevées dans une famille musulmane suivent la religion de leurs parents. Cette transmission est très forte aussi chez les juifs (84 %), elle est moindre chez les catholiques (67 %) et chez les autres chrétiens (69 %).

C’est d’ailleurs ce que l’intervenant, protestant, mettait en avant : « il y a, comme facteur de foi plus vraiment déterminante dans l’identité, l’individualisation de la société, la rupture des traditions où on se définit autrement que ses parents ». Il donne même un exemple marquant du fait que le sacré a glissé et n’a plus le même poids qu’avant « même la parole du pape n’est plus reconnue au sein de son Eglise. Et au sein même des branches chrétiennes, on va observer une séparation : mais t’es chrétien comment, de quelle paroisse etc ».

Il a également mis en avant un aspect de notre société plus moderne : « l’identité plurielle évolue avec le genre, et cela remplace les identités religieuses ». Il mentionne ainsi « l’affirmation des identités plus radicales en lien avec le féminisme », ou « l’affirmation de certaines fiertés », se plaçant directement dans la construction d’une identité : affirmation de soi, création d’une communauté, appartenance à cette communauté …

PARTIE 3 : PISTES DE REFLEXIONS
« Mon premier conseil est de lutter contre la dissémination des groupes religieux et de dialoguer au sein des communautés religieuses. Il convient aussi de reprendre un peu de cohérence : l’Etat ne reconnait aucun culte mais organise les cultes, et cela même au sein du palais de l’Elysée ». C’est effectivement, pour ceux qui ont un compte Instagram, ce dont on a pu parler lors du live sur le Concordat.

« Il est également important de mieux comprendre le fait religieux et les confessions. On ne connait plus les religions. Nos petits enfants connaissent-ils les fondamentaux ? Non. Et les enseignants ne sont pas formés, ont peur pour leur vie, et c’est d’ailleurs moins à l’école de former sur ces questions que la société ».

Il nous a ainsi donné une anecdote « amusante » mais terrible. En visite dans une église, une enseignante et son groupe d’élèves déambulent dans le lieu.
« Madame, qui est cette dame que l’on voit tout le temps ?
- C’est la déesse du Christianisme, Marie ».

Pour le vivre lors de nos visites de lieux de culte avec les élèves, nous nous apercevons également de cette pauvreté de connaissances générales sur les autres religions, mais également sur celle qu’ils déclarent avoir. Et ces confusions, absences de connaissances, sont des terreaux fertiles pour leur mettre dans la tête des choses fausses, et/ou dangereuses. « C’est comme le verset biblique qui dit de haïr ses parents pour Jésus. Si on en fait une lecture littérale, alors on construit son identité uniquement sur Dieu et on croit des bêtises. Connaitre c’est le début de la sagesse » ajoute-t-il.

Il poursuit : « il faut aussi réfléchir au concept d’assimilation : on doit être interchangeable, tous pareil, comme dans la Chine de Mao, ou bien comme dans l’idéal de la France de Robespierre. Cette volonté d’assimilation est excessive, on redéfinit des normes. Par exemple, en ce moment, avec la laïcité, à l’étranger, notre point de vue n’est pas compris. Si en France on a le droit devenir en monokini, peut-on alors refuser la pudeur à une femme ? Il y a un excès de laïcité où on démolit la religion plus qu’on en parle ».

NOTRE CONCLUSION
Cette conférence instructive reprenait plusieurs points déjà abordés avec vous lors des live. Cela faisait surtout office de rappel plus que d’un apprentissage, mais nous avions fortement besoin d’entendre des personnes extérieures prononcer ce que nous pensions. On se sent soutenus, et cela fait du bien.

Nous avons particulièrement aimé le questionnement qui a découlé de la deuxième partie de la conférence : le fait de se définir soi-même. En effet, notre intervenant indiquait que l’identité religieuse était, selon ses chiffres, plus marqués chez les musulmans ou chez les personnes qui possèdent des fois dites « minoritaires ». Comme si cela était « une spécificité », mise en avant. Il abordait, de la même façon, le fait que pour les personnes ayant une appartenance régionale marquée (Bretagne, Corse, par exemple), cela était également une pleine part de leur identité. Et se prenait en exemple dans son lien avec sa paternité ou le fait d’être grand père, qui fait également partie de son identité.

C’est alors que nous avons eu envie de faire notre propre sondage avec ILETAIT1FOI pour tester ce rapport « identité/religion », en profitant de la chance d’avoir sur notre compte Instagram des personnes de différentes religions. Nous avons créé une mise en situation : tour de table avec des personnes que l’on ne connait pas, et on doit se présenter en trois éléments.

A la question :
- Mettez-vous votre foi chrétienne parmi les éléments de description de vous-même : 170 ont voté oui (22%), contre 590 ont voté non (78%)
- Mettez-vous votre foi musulmane parmi les éléments de description de vous-même : 980 ont voté oui (32%) contre 2130 non (68%)
- Mettez-vous votre foi juive parmi les éléments de description de vous-même : 20 ont répondu oui (10%) contre 180 qui ont répondu non (90%)

On remarque que pour les lecteurs d’ILETAIT1FOI, que ce soient des juifs, des chrétiens ou bien des musulmans, la religion ne figure pas comme un élément fondamental d’identité au point d’être mentionné lors d’une présentation de soi. Cependant, au regard des réponses reçues hors sondage, il apparait que certains votants ont compris « tour de table » comme étant une « réunion professionnelle » et ont avoué ne jamais parler de leur religion en milieu professionnel. Ils ont cependant avoué que s’ils avaient compris avant l’exercice comme étant une manière de se sonder pour savoir ce qui nous définit, ils auraient voté oui à la question religieuse, jugeant que oui, la religion fait partie de leur identité. Le sondage est donc à prendre avec des pincettes.

Intéressant : à la question : indiquez-vous votre pays d’origine si vous en avez un différent de la France, 1116 ont voté oui (40%) et 1720 ont voté non (60%) et concernant une origine régionale française, 940 ont voté oui (35%) contre 1760 qui ont voté non (65%).

En revanche, à la question : indiquez-vous votre situation parentale (je suis maman, papa de X enfants), 1570 (55%) ont répondu oui, et 1270 (45%) ont répondu non. Le travail apparait également comme un élément, avec 2420 votants oui pour l’inclure dans les éléments (76%) contre 770 qui ont voté non (24%).
Pour aller plus loin, nous avons ouvert la possibilité de réponses libres sur ce que les personnes allaient mettre en avant lors d’une présentation de soi. Pour beaucoup, sont revenus l’âge, le métier, le statut familial (personnes ayant déjà voté aux sondages pour la plupart), mais également la ville dans laquelle ils vivent, ou encore les centres d’intérêts.

On ne se risquera pas à une réponse personnelle publique sur notre identité ici, mais une chose est sûre : notre identité régionale est clairement dans les trois éléments qui nous définissent. Nous rejoignons donc les 35% ayant voté oui à l’identité régionale. Bevet Breizh !

Merci à l’association Racines et chemins pour l’organisation de cette conférence gratuite, et à Alain Joubert pour sa venue et sa participation.
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