CHAPITRE 8 : LES ECOLES DE JURISPRUDENCE MUSULMANES

- ORIGINE ET FONDATION

Quand le Prophète Muhammad était vivant, il était la référence de tout musulman désireux de connaître les prescriptions juridiques, quelles soient tirées du Coran ou de sa tradition (la Sunna). Lorsque les compagnons n’étaient pas en compagnie du Prophète, ils appliquaient leurs propres ijtihads (effort de réflexion) dans la limite de leurs connaissances des prescriptions juridiques et des principes généraux de l’islam. Puis, lorsqu’ils rencontraient le Prophète, ils s’informaient auprès de lui en lui exposant leurs situations, et celui-ci approuvait ou rectifiait leurs attitudes.

Après la mort du Prophète et l’expansion du monde musulman, le besoin d’ijtihad était de plus en plus grandissant, et ceci pour deux raisons principales :

1- L’apparition de nouvelles situations non mentionnées par les textes.

2- Chacun des compagnons ne connaissait pas la Sunna dans sa totalité.

C’est alors que la jurisprudence, (fiqh) connaît un engouement et devient une science à part entière, pour répondre à cette nécessité. De nombreux savants se distinguent, les plus réputés sont les quatre imams :

1- Abou Hanifa (80-150H) : d’origine perse. On lui attribue l’école hanafite.

2- Malik ibn Anas (93-179H) : imam des habitants de Médine. On lui attribue l’école malikite.

3- Mohammed ibn Idriss ash-Shafi’i (150-204H) : élève de l’imam Malik et de Mohamed ibn al-Hassan, disciple de Abou Hanifa. On lui attribue l’école shafi’ites.

4- Ahmed ibn Hanbal (164-241H) : élève de l’imam ash-Shafi’i. Il fut également l’élève de Abou Youssef (disciple de Abou Hanifa). On lui attribue l’école hanbalite.

Ces quatre imams ont eu l’occasion d’avoir des élèves qui diffusèrent leurs pensées en recueillant leurs avis, en les classifiant et en les commentant, et donc de perpétrer une tradition d’enseignement.

- SUIVRE UNE ECOLE

1) La légitimité du « taqlid » :

Le « taqlid » consiste à suivre l’avis d’un savant issu d’une jurisprudence sans connaître son argumentation. Cela signifie qu’on lui fait grandement confiance, c’est un savant, il appartient à un école et donc si il donne un avis, on suit « sans discuter ».

Le taqlid est argumenté par le verset 16,43 « Demandez donc aux gens du rappel (les savants) si vous ne savez pas ». Ce verset renferme une injonction divine adressée à toute personne ignorant un statut juridique, consistant à interroger les gens du savoir.

De plus, dans la sourate 9,122 Dieu dit « Les croyants n’ont pas à quitter tous leurs foyers. Pourquoi de chaque clan quelques hommes ne viendraient-ils pas s’instruire dans la religion, pour pouvoir à leur tour, avertir leur peuple afin qu’ils soient sur leur garde ». Ce texte exprime d’une manière explicite l’impossibilité que tous les musulmans se consacrent à l’étude du droit musulman « fiqh » en même temps. Donc un groupe parmi eux peut et doit se spécialiser pour que ces derniers orientent le reste. Ils deviennent donc ensuite référents et le reste « les suivent ».

C’est ainsi qu’on a pris l’habitude de répertorier les musulmans en deux catégories : les « moujtahid » (ceux qui font des efforts de réflexions personnels dans le but d’extraire les prescriptions juridiques pratiques à partir des textes du Coran et de la Sunna sans se limiter à une école en particulier) et « mouqallid » (ceux qui suivent le « taqlid »)

La question qui est souvent posée est : doit-on suivre une école, ou prendre l’avis de plusieurs ? Et comment choisir son école ?

2) Le talfiq

Le « talfiq » ou « l’éclectisme » est une attitude qui, pour une question particulière, tend à choisir dans les différents avis des écoles ce qui parait le meilleur. Par exemple il s’agit de choisir pour une question un avis dans une école, puis choisir un avis dans une autre école pour une question différente, totalement indépendante de la première. Par exemple un musulman qui accomplit la « salat » selon le rite shafi’ite, s’acquitte de la « zakat » conformément au l’école hanafite et pratique le « jeûne » en se tenant au rite malikite.

3) Le choix

Les quatre écoles de droit Sunnites sont toutes aussi valides les unes que les autres. Le choix est une question de préférence personnelle et de circonstances.

Il faut prendre en compte l’ensemble des points suivants : les écoles dont le musulman peut le plus apprendre, compte tenu de ses circonstances de vie (lieux, facilité d’accès, emploi du temps, etc.), et de quelles écoles il peut le plus facilement obtenir les réponses à ses questions (facilité d’accès à un savant, ou aux personnes affiliées à l’école).

Le consensus autour de l’obligation pour le non mujtahid (celui qui ne peut pas interpréter lui-même) de recourir au suivi d’une école (taqlid) est rapporté par de nombreux grands Imams tels que Ibn ul-Qayyim dans A’lam al-muwaqi’in ‘an rabb al-‘alamin ou Shah Waliullâh al-Muhaddith Dehlwi.

Quel intérêt de suivre une école : en suivant une école, le muqallid se décharge de sa responsabilité devant Dieu au sujet d’une situation qui n’a pas été approchée dans les livres saints.

Exemple avec la cigarette, d’après Ahmed Anas Lala :

Il n'y a pas de texte explicite du Coran ou des Hadîths à propos de la cigarette. Mais pouvoir dire d'une chose qu'elle est permise, ou déconseillée, ou interdite d'après les règles de l'islam ne dépend pas uniquement de l'existence d'un texte explicite du Coran ou des Hadîths sur le sujet : les causes juridiques (illa) et les principes généraux (maslaha mursala), extraits des textes du Coran et des Hadîths, permettent également de le dire, par le biais de la recherche du principe qui est présent dans une chose donnée (c'est ce qu'on appelle le tahqîq ul-manât).

Après l'apparition de la cigarette au cours des quatre derniers siècles, les savants musulmans ont, sur la base des causes juridiques et des principes généraux, émis des avis au sujet de fumer la cigarette. Et ces avis ont été différents...

1) Se fondant sur le fait que la règle originelle concernant toute chose est la permission tant que rien dans cette chose ne se trouve qui a été interdit par les textes, certains savants ont dit que fumer la cigarette était permis.

2) Ayant découvert que fumer la cigarette provoquait une certaine dépendance à l'égard de celle-ci, un gaspillage d'argent conséquent et même du tort à la santé, et sachant qu'avoir recours à ce qui entraîne ces choses-là est interdit, d'autres savants ont mis en exergue que fumer la cigarette est fortement déconseillé (mak'rûh tahrîman), ou même interdit (harâm).

3) D'autres savants encore ont donné un autre avis : un de ceux-ci est que la réponse est circonstanciée : fumer une cigarette n'est en soi pas interdit à qui cela ne cause pas de tort, mais cela est interdit à celui à qui cela cause du tort.

Il faut ici souligner que cette divergence d'avis sur la question n'est pas liée à l'appartenance à telle ou telle école juridique (hanafite, malikite, chafiite, hanbalite). Au contraire, écrit al-Qardhâwî, au sein de chacune de ces écoles il s'est trouvé des savants qui ont dit que fumer la cigarette était permis, d'autres qui ont été d'avis que cela était fortement déconseillé, d'autres qui l'ont déclaré interdit.

BIBLIOGRAPHIE :

Ibn Qudama Al Maqdissi, Les 4 imams à l'origine des 4 écoles de jurisprudence, éditions la maktaba

Mohammad abou Zahra, Les 4 imams de l'islam - leur vie, époque, opinions et fiqh - éditions al qalam

Shâh Waliyyullâh, Hujjat-ullâh il bâligha et Al-insâf fî bayâni asbâb il-ikhtilâf

EXISTE-T-IL UNE JURISPRUDENCE DANS LES AUTRES RELIGIONS ?

Dans l’église catholique romaine (majoritaire en France), c’est le pape qui fait office de jurisprudence. Depuis 1870, lors du concile œcuménique du Vatican, le pape est considéré comme infaillible. Cela signifie que le pape ne peut se tromper dans son pouvoir ordinaire et extraordinaire lorsqu'il s'exprime ex cathedra en matière de foi et de morale. Il faut donc le suivre, quoiqu’il dise et quoi qu’il décide. C’est son avis qui prime et on appelle ce principe l’infaillibilité pontificale.

Dans le judaïsme, on ne parle pas d’école de jurisprudence, mais de différentes interprétations de la Halakha juive, la Loi écrite juive, l’équivalent de la sharia musulmane. Mais la Torah peut être interprétée selon quatre approches générales : peshat, remez, drouch et sod.

1) Le Peshat est l’interprétation simple de la Torah. Lorsque le verset dit (Genèse 1,1) que « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre », cela veut dire exactement ce que ça semble vouloir dire, dans le sens le plus littéral.

2) Le Remez est l’ensemble des allusions et des sous-entendus contenus dans la Torah. L’une des formes que revêtent ces allusions est la guématria, la valeur numérique des lettres de l’alphabet hébraïque. Par exemple, la guématria de « Béréchit bara » (Au commencement Il créa ») est la même que celle de « beRoch Hachana nivra haolam » (à Roch Hachana le monde fut créé) !

3) Le Drouch (ou Midrach) explicite le sens plus profond du verset. Le mot hébraïque pour « Au commencement » est béréchit. Le Midrach dit que ce mot peut être divisé en deux mots : b – réchit. La Torah nous enseigne que le monde fut créé pour deux (« b ») « réchit » (« premiers »), les Juifs et la Torah. Bien que ce ne soit pas là le sens simple du mot, c’est une compréhension vraie et valide de la Torah.

4) Le Sod (secret) est la partie ésotérique et mystique de la Torah. Le Tikounei Zohar (un livre qui donne soixante-dix interprétations ésotériques du mot béréchit) explique que le mot béréchit peut aussi être divisé en « bara chit » (créa [avec] six). Ceci parce que le monde fut créé à travers les six attributs émotionnels de Dieu : la bonté, la sévérité, la beauté, la victoire, la splendeur et la fondation.

Pour résumer, le pshat est l’interprétation simple de la Torah, suivant le cheminement le plus lisse et le plus élégant des mots et du contexte. Le remez révèle les allusions et les sens allégoriques contenus dans ces mots. Le drouch (ou midrach) recherche le sens profond du verset. Et le sod est la partie mystique et ésotérique de la Torah, le sens qui ne peut être connu que de ceux à qui il a été révélé. Mais au sein de ces quatre méthodes d’interprétation de la Torah, il existe d’innombrables approches possibles.

« Et si vous demandez : « Alors, lequel est vrai ? Lequel s’est réellement passé ? » La réponse est que, tout simplement, tous sont vrais, tous se sont réellement passés.

Pourquoi nous est-il difficile d’avaler cela ? Parce que nous croyons qu’il n’y a qu’une seule réalité, et donc qu’une seule histoire. La Torah, cependant, connaît de nombreuses réalités, toutes vraies, contenant chacune une leçon différente pour nous dans cette réalité ici et maintenant. Il y a des mondes où le pshat est réel, différents mondes pour différents pshatim. Ensuite, il y a des mondes de remez, de drouch et de sod.

Par exemple, dans notre monde physique, Moïse peut avoir mesuré, disons 1,80 m. Mais dans un certain monde de drach, il faisait 10 amot de haut, soit environ 4,5 m. Qu’est-ce qui est « plus vrai » ? Cela dépend. Cherchez-vous sa taille ou sa stature ? Mesurez-vous le Moïse qui s’inscrivait dans un corps physique au sein d’un monde physique, ou mesurez-vous le véritable Moïse, l’âme de cet homme et son vrai caractère, afin de savoir comment le considérer et apprécier son caractère ?

Une stature de 10 amot implique que cette personne est complète dans tous les sens, car il y a 10 aspects de la personnalité humaine. C’est ce que Moïse était vraiment : une personne accomplie et équilibrée au sens le plus profond de ces termes. Notre monde matériel ne peut soutenir un être humain d’une telle envergure, et donc nous percevons la vérité à travers un prisme de compromis. Mais dans un monde qui n’a pas nos limites physiques, Moïse fait 10 amot de haut.

Tout dépend en fait de ce que nous retirons de l’histoire, ce que nous devons en apprendre. Et chaque différente approche de la Torah fournira une leçon différente, tout aussi précieuse, tout aussi vraie. » (Rabbi Yeshaya Horowitz, par Yisroel Cotlar)

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