CHAPITRE 43 : PODCAST - L'ARGENT ET LES RELIGIONS


Afin de faciliter l'accès de mes podcasts à ceux qui ne peuvent pas les écouter, je remets ici le support écrit. Vous pouvez retrouver le podcast ici.


INTRODUCTION

Nous sommes français, et religieux. Deux difficultés de taille dans notre rapport à l’argent. On nous parle souvent de l’aspect de générosité, de charité lié aux religions. On parle aussi du rapport à la simplicité, et même parfois de la pauvreté. Mais nous observons autour de nous des personnes qui ont réussi leur vie, enfin, d’après une compréhension matérielle. Et ces personnes sont quelques fois critiquées, argument religieux à l’appui. Que disent vraiment les textes à propos de cette thématique ? L’homme croyant doit-il fuir la richesse ou les envies de réussite matérielle ?


LA PAUVRETE

On pense souvent à cette phrase de Jésus : Heureux les pauvres de coeur, car le Royaume des cieux est à eux, que l’on lit en Matthieu 5,3. Cette béatitude s’insère dans ce grand mouvement qui, de Sophonie à Jérémie, en passant par les Psaumes, faisait de la pauvreté la marque des élus du royaume de Dieu. Mais qu’est-ce qu’être pauvre de coeur ? Il ne s’agit pas bien sûr de la pauvreté purement matérielle, mais de cette attitude remplie de confiance et d’abandon en la miséricorde divine, et éloigne du sentiment d’orgueil, qui vise les pharisiens qui prétendaient avoir la clé pour entrer dans le royaume. C’est à cette idée que renvoie le hadith prophétique : " La richesse ne provient pas de la quantité de biens, mais la richesse est celle de l'âme " (al-Bukhari 6081, Muslim 1051)


L’adjectif grec ptochós (pauvre) n’a pas seulement une signification matérielle, mais veut dire " mendiant ". Il est relié au concept juif d’anawim, les " pauvres du Seigneur ", qui évoque humilité, conscience de ses propres limites, de sa propre condition existentielle de pauvreté. Les anawim se fient au Seigneur, ils savent qu’ils dépendent de Lui.


Dans l’islam on a plusieurs niveaux de pauvreté, mais c’est le fait de ne pas posséder de quoi couvrir ses besoins essentiels et/ou ceux de sa famille qui marque le pire palier, et c’est ce qu’on appelle en arabe al-Faqr, qui est d'ailleurs en lien avec le mot fakir que nous utilisons en français.


On lit d’après un hadith rapporté par Abû Hurayra rapporte que le Prophète Muhammad ﷺ a dit : " Les pauvres entreront au Paradis 500 ans avant les riches ". (Rapporté par Tirmidhî)


En des temps où de nombreuses personnes souffrent à cause de la crise économique, associer la pauvreté et le bonheur comme dans la parole de Jésus peut sembler un contre sens. Comment pouvons-nous concevoir la pauvreté comme une bénédiction ? N’est-ce pas là une vision ultra utopiste de la société, n’est-ce pas même indécent ?


Le Catéchisme de l’Église Catholique parle de l’homme comme d’un " mendiant de Dieu " (n. 2559) et il nous dit que la prière est la rencontre de la soif de Dieu avec notre soif (n. 2560).


Cheikh Al-Uthaymîn a commenté le hadith précédemment cité en disant : Les pauvres ne possèdent pas ce qui peut les rendre orgueilleux et arrogants. Ils sont soumis et humbles. C’est pour cela que lorsque tu médites les versets du Coran, tu verras que ceux qui s’opposaient aux messagers d’Allah et les traitaient de menteurs sont les riches et les dignitaires, et que ceux qui les suivaient sont les pauvres. C’est pour cela qu’ils entreront avant au Paradis et qu’ils y seront plus nombreux.


Voici ce qu'écrit le Rav Raphael Bénizri, dans son livre " Arômes d'une bénédiction " : " L’homme est aveuglé par sa lutte pour son gagne-pain. Face aux incertitudes du lendemain, il cherche désespérément les moyens de protection qui l’exposent à de nombreux risques tant sur le plan matériel que moral. Ses convictions profondes sont sacrifiées, sa dignité éclaboussée. Loin de se limiter à ses propres besoins, son angoisse ne connaît plus de limites. Surtout quand elle est étendue aux besoins matériels de ses enfants et petits-enfants. Inconsciemment, l’homme prend à son compte la malédiction « à la sueur de ton front tu mangeras ton pain » et se retrouve dans une situation d’exil par rapport à son espace, à son temps et à ses propres valeurs. Toute aspiration spirituelle finit par s’évanouir et la liberté de l’homme est dangereusement compromise. "


Effectivement, chez certains, l'amour des biens matériels occupe alors la place d'une divinité dans le cœur, de même que la poursuite de cet objectif de l'enrichissement toujours plus grand ne s'embarrasse pas de grandes considérations : ni pour l'équilibre des ressources de la Terre et des animaux, ni pour une plus grande justice sociale, ni pour l'éthique humaine. On lit dans le Coran aux versets 1-4 de la sourate 102 : " La course à avoir plus vous distrait. Jusqu'à ce que vous visitiez les tombes ! Non, vous saurez. Encore : Non, vous saurez ! "


C’est d’ailleurs un des objectifs du shabbat juif : durant les six jours de la semaine, l'homme est plongé dans ses occupations : il transforme son entourage, s'investit corps et âme dans l'amélioration de son bien-être, et doit également travailler " à la sueur de son front " pour obtenir les moyens lui permettant de survivre [la " lutte pour l'existence "]. Ces/ses occupations sont fréquemment causes de tourments, d'inquiétudes, voire même d'angoisses. Bien plus que cela, elles sont dans bien des cas, à l'origine de la distance séparant l'homme de son Créateur. Le fait qu’un jour par semaine il soit interdit de travailler, d’oeuvrer, et qu’il ne faille seulement s’en remettre au Créateur, donne un temps de récupération et de rapprochement au divin.


Le Rav Munk écrit à ce propos: " La menace de la faim, réelle ou prétendue, fait oublier tous les principes et réduit à néant les meilleurs engagements. Aussi longtemps que l'homme n'est pas libéré de l'angoisse que provoque en lui le souci de la subsistance, il n'y a point de place pour la réalisation intégrale de la loi divine. Cependant, la délivrance de cette obsession n'est possible que grâce à la prise de conscience que le souci de subsistance, premier de tous nos soucis, ne repose pas seul, et pas en premier lieu, sur nos épaules. Il incombe à l'homme, dans ce domaine, comme en bien d'autres, de faire son devoir, tout en confiant la réussite à la constante sollicitude du Créateur. Sans cette prise de conscience, l'homme rivé à la poursuite du gain matériel, ne connait pas de limite dans sa lutte pour l'existence. Elle le poussera sans cesse à la recherche de nouveaux profits, sans égards pour autrui, et elle ne tolèrera auprès d'elle aucun autre objectif et aucun autre idéal." (Commentaire sur Exode 16,2) L'homme pourrait même se dire dans son cœur : "C'est ma force et la vigueur de ma main qui m'ont conquis cette puissance" (Deutéronome 8,17).


Pour autant, on voit tout autour de nous des personnes qui ont les moyens, et qui ne semblent pas être dans la détresse ou dans l’angoisse. On a des personnes qui gagnent beaucoup d’argent, est-ce que cela signifie qu’ils sont vraiment malheureux, ou qu’ils le seront ? Quand on lit le Commandement donné à Moïse " tu n’envieras pas ", c’est que Dieu a permis qu’il y ait dans le monde des personnes enviables ? Comment comprendre cela ?


Pour l'islam par exemple, le monde, l'argent et les plaisirs terrestres ne sont pas en soi de mauvaises choses ; c'est l'excès d'attachement à ces choses qui est mauvais.


"Qui aurait interdit l'embellissement que Dieu a créé pour ses serviteurs, ainsi que les subsistances pures ?" (Coran 7,32). "Et recherche, dans ce que Dieu t'a donné, la demeure dernière. Et n'oublie pas ta part de ce monde. Et sois bienfaisant [envers les démunis] comme Dieu a été bienfaisant envers toi. Et ne sème pas le mal sur terre [par le biais de tes moyens matériels]. Dieu n'aime pas ceux qui sèment le mal"(Coran 28,77)

Mais ce qui compte énormément dans l’islam, c’est que les biens matériels ne doivent pas être considérés comme un objectif en soi, mais doivent être regardés et considérés comme rien d'autre qu'un moyen pour pouvoir vivre une vie menée pour Dieu et pour le bien des autres hommes : "Malheur à celui qui médit et blâme, celui qui a amassé de l'argent et le compte [sans cesse], pensant que son argent le rendra immortel" (Coran 104,1-3).


La Torah promet une abondance matérielle exceptionnelle à celui qui suivra les préceptes de la Torah. Mais on lit aussi que l’abondance n’est pas toujours la meilleure des bénédictions. Voir Pirké Avot, chapitre 2, Michna 7.

Lors de l’entretien entre Dieu et Moïse au mont Sinaï, on rapporte dans le judaisme que Dieu dévoila à Moise les règles générales qui guident Sa conduite dans les affaires du monde :

1. Certains vivent une bonne vie dans le monde actuel parce qu'ils sont des Tsadikim (Justes) parfaits. Ils sont récompensés dans les deux mondes.

2. Il se peut qu'un juste souffre dans ce monde. Il n'a pas atteint la perfection et est puni pour ses fautes dans ce monde afin de pouvoir jouir de toute sa récompense dans le monde futur.

3. Il se peut qu'il y ait des méchants dont la vie est paisible parce qu'ils ne sont pas tout à fait pervers [ou : ils ont accompli certaines bonnes actions]. Ils sont récompensés dans ce monde afin d'être privés de leur part dans le monde futur, s’ils ne se repentent pas.

4. Parfois un méchant souffre dans ce monde, car il est complètement perverti et est puni dans ce monde ainsi que dans le monde futur.



Ce point de vue existe aussi dans l’islam et cela fait méditer : parfois, ce que l’on pense être une souffrance ou un manque pour l’autre, ne l’est, en fait, absolument pas. Et ce que l’on pense être une réussite ou un bienfait pour l’autre, ne l’est, en fait, absolument pas.


C’est d’ailleurs pour cela qu’on lit dans une invocation coranique :" O Dieu, je cherche Ta protection contre le mal lié à l'épreuve de la richesse et contre le mal lié à l'épreuve de la pauvreté " (al-Bukhari 6014, Muslim 589).


L’appellation hébraïque 'Alma Déchikra [monde de mensonges] de l’univers dans lequel nous vivons, tire son origine dans le Midrash (Rabba 26, 7 sur Parachat Emor). Rabbi Tsadok Hacohen de Lublin, Rabbi Moché ‘Haïm Luzzato, ainsi que de nombreux autres maîtres développent cette notion existentielle en lien la réalité et la tendance à se tourner vers le mal plutôt que vers le bien. Pire, le mal est considéré bien, le bien est considéré mal. Le vrai est considéré mensonge et le mensonge est adoré pour devenir un culte. Voir Méssilat Yécharim, chapitre 3, passage Véhavène Kama Nifla.


En vertu du fait que la richesse peut être une épreuve au même titre que la pauvreté, peut-on espérer être riche ? Pourquoi ressent-on de la gêne quand quelqu’un parle de sa réussite professionnelle et de sa foi ?


Si cette question se pose, en tout cas dans l’islam, c'est parce que dans certains ahadîths on lit des vertus liées au fait d'être pauvre : " O Dieu, fais-moi vivre pauvre, fais-moi mourir pauvre, et ressuscite-moi le jour du jugement dans le groupe des pauvres " (rapporté par at-Tirmidhî 2352). Al-Bukhari a même écrit un point intitulé "De la vertu de la pauvreté" ("Fadhl ul-faqr").

Alors que dans d'autres ahadîths on lit que le fait de posséder des biens matériels possèdent des vertus sur le plan du dîn : ainsi, aux Compagnons qui s'étaient plaints à lui que d'autres Compagnons, aisés, pouvaient faire l'aumône, alors qu'eux ne le pouvaient pas, la seconde fois le Prophète dit : " Cela [= l'aisance financière] est la faveur de Dieu ; Il la donne à qui Il veut " (rapporté par Muslim 595).


Et ça, c’est important : Dieu donne sa subsistance à qui Il veut. La pauvreté n'est pas quelque chose que l'islam recommande de chercher à avoir ; c'est-à-dire que l'islam n'enseigne pas que, pour pouvoir vivre dans la proximité de Dieu, il serait obligatoire ou au moins recommandé de souffrir de famine, de malnutrition, ou de ne pas avoir un toit pour s'abriter. Au contraire, le Prophète priait ainsi : "O Dieu, je cherche Ta protection contre l'incroyance et la pauvreté. – Ces deux choses peuvent-elles donc être citées ensemble ? lui demanda alors quelqu'un. – Oui, répondit-il" (an-Nassâ'ï 5485). Et on trouve plein de ahadiths similaires dans la littérature du hadith.


Il ne faut pas voir le monde comme binaire : d’un côté les riches, d’un côté les pauvres. Entre la richesse matérielle et le fait de pouvoir seulement couvrir ses besoins matériels, les religions fixent en général donc comme idéal le fait de couvrir ses besoins matériels.


Cela ne signifie pas que tout croyant pauvre est plus proche de Dieu que tout croyant riche, mais que c'est le fait de ne pas chercher à acquérir plus que le nécessaire qui constitue l'idéal, par rapport au fait de libérer davantage d'énergie et de temps pour les consacrer à autre chose.


La personne qui se contente de suffisamment de moyens pour manger, boire, se loger et loger ses proches est déjà dans la richesse matérielle.

CONCLUSION


Dieu appelle chaque croyant à un style de vie caractérisé par la sobriété, à ne pas céder à la culture de la consommation. Il faut rechercher ce qui est essentiel, apprendre à se dépouiller des mille choses superflues et inutiles qui nous étouffent. Détachons-nous du désir de posséder ; ne faisons pas de l’argent une idole, pour ensuite le gaspiller.


Nous devons prendre soin des plus démunis, être sensibles envers leurs nécessités spirituelles et matérielles. Face aux anciennes et aux nouvelles formes de pauvreté – le chômage, l’émigration, les dépendances en tout genre –, nous avons le devoir d’être attentifs et vigilants, et de vaincre la tentation de l’indifférence.


Il ne faut donc pas diaboliser la personne qui réussi, mais cette dernière doit garder en tête qu’elle aura des comptes à rendre sur cet argent, comment l’a-t-elle dépensé, a-t-elle été généreuse, mérite-t-elle cet argent justement ? Est-ce un bienfait ou une épreuve ? Mais encore une fois, il ne faut pas diaboliser la personne qui réussit, car dans un système de dîme juif, ou même chez certains chrétiens comme les mormons par exemple qui donnent 10% de leur salaire chaque mois, ou la zakat des musulmans, on a besoin de personnes riches qui ont les moyens de verser suffisamment d’aumônes pour aider les plus démunis ! Car ceux qui souffrent de pauvreté, les religions rendent obligatoire à ceux qui en ont les moyens de les aider financièrement. Il s'agit même de leur donner les moyens et les outils de devenir suffisants. Aider autrui demande justement qu'on ne soit pas attaché aux biens matériels au point d'en être devenu l'esclave.


Puisse Dieu améliorer nos situations respectives.



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