CHAPITRE 41 : LE VOYAGE DU PAPE FRANCOIS EN IRAK


Le pape François s'est envolé vendredi 5 mars au matin de Rome pour une visite historique du 5 au 8 mars en Irak au cours d'un programme chargé de trois jours dans lequel le pape souhaite exprimer son soutien à une communauté chrétienne éprouvée par la guerre, mais aussi s'entretenir en tête-à-tête avec le plus haut dignitaire chiite du pays, l’ayatollah Sistani.


Effectivement, à Najaf, il a été reçu par l’ayatollah Al Sistani à son domicile personnel pendant 45 minutes. « Cela envoie un message fort aux chrétiens d’Irak, mais également aux sunnites et à toutes les communautés non-chiites. Le leader religieux du pays les prend en considération, il n’est pas tourné que vers les chiites, cette rencontre est également une façon pour Ali Sistani de soigner son image. L’ayatollah Sistani a lancé des fatwas très dures et violentes, notamment en 2006. Elle appelait à tuer toutes les personnes homosexuelles de la pire manière qui soit. Depuis, il a mis de l’eau dans son vin et rencontrer le pape lui permet d’adoucir son image » atteste Odon Vallet dans le journal 20 minutes.


Le grand ayatollah a affirmé au pape François que les chrétiens d'Irak devaient "vivre en paix et en sécurité" et bénéficier de "tous les droits constitutionnels". Avec cette rencontre religieuse au sommet, l'une des plus importantes de l'histoire, le pape argentin voulait tendre la main à l'islam chiite, mais aussi porter la cause des chrétiens d'Irak – 1 % de la population dans ce pays musulman –, qui se disent régulièrement victimes de discrimination.


Ensuite, le Pape s’est arrêté à Nassiriya, où il a rencontré les autorités chrétiennes irakiennes : l’archevêque de Bassorah, S.E. Mgr Habib Hermiz Jajou Al Nawfali, l’exarque patriarcal de Bassorah et du Golfe, Mgr Firas Drdr. Enfin, un détour à Ur, réputée être l'ancienne cité où Abraham serait né, qui lui a permis de s’entretenir avec une délégation de représentants des différents cultes irakiens.


Le pape a d'abord écouté des passages de la Genèse, puis du Coran, et une série de témoignages poignants dont celui d'une femme sabéenne qui s'est conclu par son engagement et par sa prière en araméen, la langue du Christ : «nous avons repris notre dignité grâce à votre visite, heureux les artisans de paix, nous sommes tous des frères, je promets en votre présence que je reste sur la terre de mes pères, et c'est ma décision.». Un musulman a expliqué combien les chrétiens ont été les premiers à porter secours à tous lors des guerres, terminant son intervention par ces mots : «nous vous promettons que nous continuerons pour le travail pour la paix».


Intéressant tout de même de noter que le Pape a présidé une cérémonie interreligieuse dans la plaine d’Ur, samedi matin, en mémoire d’Abraham le « père des croyants » juifs, chrétiens et musulmans, et cela s'est fait sans les juifs.


Si vous voulez lire le (magnifique) discours de François à propos d'Abraham à Ur, lisez-le ici.


Samedi 6 mars, François a célébré la messe dans la cathédrale Saint-Joseph, cathédrale chaldéenne de Bagdad. Durant son homélie, il a médité sur les promesses de Dieu, les encourageant à être « des témoins de chaque jour ».


Dimanche 7 mars, le souverain pontife s'est notamment rendu à Mossoul, là où, en 2014, l’organisation Etat islamique avait décrété son « califat ». Le pape a prononcé une « prière pour les victimes de la guerre », ces milliers de yézidis, de chrétiens et de musulmans assassinés par les membres de l’EI ou tombés au combat pour les déloger d’Irak. François a ainsi découvert les ruines laissées par les djihadistes défaits fin 2017. Après Mossoul, François se rendra dans la localité emblématique de Qaraqosh, plus à l’est, où l’église Al-Tahira, entièrement brûlée par l’EI, a été remise en état, nettoyée et redécorée pour sa venue. Enfin, moment-phare de la journée de dimanche : la messe que doit célébrer le pape dans l’après-midi dans un stade d’Erbil devant des milliers de fidèles.


Vidéo de KTO TV sur le sujet : ici


Quel objectif pour cette visite : "cette visite très importante va nous remonter le moral après des années de difficultés, de problèmes et de guerres", a expliqué le père George Jahoula, alors que la communauté chrétienne d'Irak s'étiole chaque année au gré des départs en exil. Ils étaient 1,5 million en 2003, ils sont aujourd'hui moins de 500 000.


Les chrétiens irakiens sont les héritiers d’une implantation religieuse très ancienne, bien antérieure à la naissance de l’islam au VIIe siècle. L’Église chaldéenne a été fondée à Babylone par l'apôtre Thomas, en route vers l’Inde, et par ses disciples, parmi lesquels Addaï et Mari. Ils évangélisèrent des païens et des juifs exilés. Vers l'an 70 après Jésus-Christ, une église est déjà construite à Séleucie; vers 90, l'Église est établie à Arbèle et Adiabène, au nord de l'actuel Irak. Elle s’appelle alors "Église de l’Orient". Les communautés grandissent. À partir de 646, commence une véritable épopée missionnaire vers la Chine, puis la Mongolie. L’Église d’Orient parvient jusqu'en Mandchourie, à Sumatra et aux frontières du Japon à l'Est, jusqu'à Chypre à l'Ouest et jusqu'au Yémen au Sud. Aux XIIe et XIIIe siècles, l’Église d’Orient compte plus de 200 diocèses et représente la moitié de la chrétienté en nombre de fidèles et en superficie.

Mais des schismes (des séparations) ont aussi jalonné l’histoire du christianisme en Irak, dès que le christianisme est devenu religion d’État - statut acquis en Orient dès 380, avec l’arrivée au pouvoir du l’empereur nicéen Théodose. Après les Conciles d’Éphèse (431) et de Chalcédoine (451), des écoles théologiques développant des christologies divergentes ont donné naissance à différentes familles dont certaines s'opposent totalement.

Au début du XXe siècle, la communauté chrétienne représentait 30% de la population mais par la suite, ils ont été nombreux à quitter le pays à cause des persécutions et des guerres. La religion prédominante est aujourd’hui l’Islam, avec 62 % de chiites et 37 % de sunnites, d’après les chiffres de L’Œuvre d’Orient. Les chrétiens représentent moins de 2 % de la population, soit 400 000 personnes selon des estimations rapportées par le journal La Croix. Des minorités yézidies et sabéennes-mandéennes sont également présentes.

On distingue 12 courants au sein du christianisme irakien: l’Église chaldéenne, catholique de rite oriental; l’Église assyrienne d'Orient; l’Église syriaque catholique unie à Rome; l’Église syriaque orthodoxe dite jacobite; l’Église arménienne orthodoxe (dite aussi "apostolique"); l’Église arménienne catholique; l’Église catholique de rite latin; des Églises protestantes; l’Église grecque-orthodoxe (de rite byzantin); l’Église grecque-catholique (ou melkite); les Coptes; les Anglicans.

L’Église chaldéenne est issue de l’Église d’Orient, et devient autonome à partir de 431, en refusant le Concile d’Éphèse. Florissante en Mésopotamie et en Perse, elle évangélise l’Inde et la Chine du IVe au XIIIe siècle. Envoyé à Rome, le moine Jean Simon Soulaka est élu Patriarche en 1551 et reconnu en 1553 comme Patriarche des Chaldéens. Le lien avec Rome de cet Église catholique de rite oriental est alors rétabli. En 1830, le métropolite de Mossoul, Jean Hormizd II est confirmé par le Pape Pie VIII avec le titre de Patriarche de Babylone des Chaldéens. Sous Emmanuel II Thomas (1900-1947), la majorité des Chaldéens non catholiques rallie l’Église catholique. Le Patriarche de Babylone des Chaldéens réside à Bagdad. Son Église compte plus de 1 million de fidèles (Irak, Iran, Syrie, Turquie, Liban, Jordanie et diaspora), dont environ deux tiers des chrétiens d’Irak. L'actuel Patriarche de l’Église chaldéenne, élu le 1er février 2013, est le cardinal Louis Raphaël Sako.

Mais en 1553, l’Église chaldéenne n’était pas parvenue à regrouper tous les anciens fidèles de l’église assyrienne d’Orient. Celle-ci conserve donc son autonomie: c’est l’Église assyrienne (autrefois appelée nestorienne). Elle a deux patriarches et rassemble environ 300 000 fidèles.

Quant à ceux qui décident de suivre le rite latin, ils ont créé de leur côté une petite Église catholique de rite latin. En 2005, 4000 fidèles d’Irak en faisaient partie, soit 0,6% des chrétiens du pays. Mgr Jean-Benjamin Sleiman, religieux carme libanais et formé en France, est depuis 2000 l’archevêque de Bagdad des Latins.

À partir du Concile de Chalcédoine (451), les Grecs d’Antioche adoptent progressivement la christologie de Chalcédoine, alors que les Syriaques d’Antioche adoptent la christologie monophysite, ce qui explique la rupture avec Rome et Constantinople. Au début du VIIIe siècle, les Arabes déferlent sur la Mésopotamie et la Syrie. L’Église syriaque est persécutée par les Byzantins (IXe siècle), les Arabes (Xe siècle), les Mongols (XIIIe siècle) et Tamerlan (XVe siècle).

Fidèles à leur histoire et à leur tradition, les Syriaques n’envisagent pas d’abord pas de rejoindre une Église catholique unique – donc, celle formée par les Chaldéens. Mais en 1557, le patriarche Ignace Nemetallah se rapproche de Rome. Avec Ignace André Akhidjan, élu patriarche en 1662, l’Église prend le nom d’Église syriaque catholique. L’opposition à l’union persiste toutefois jusqu’en 1783, année du rattachement à Rome. Cette Église, dont le Patriarche réside au Liban, est appelée indifféremment syriaque ou syrienne. Elle regroupe environ 175 000 fidèles, et rassemble environ 9% des chrétiens d’Irak. Depuis le 22 janvier 2009, le Patriarcat, établi au Liban, est gouverné par S.B. Ignace Youssef III Younan.

En 1783, une partie des fidèles refuse l’union à Rome: apparaît alors l’Église syriaque jacobite, qui a son siège à Damas. Elle compte 750 000 fidèles, et 10% des chrétiens d’Irak en font partie.

En 491, c’est au tour des Arméniens de s’opposer aux conclusions du concile de Chalcédoine. Ils forment alors une Église chrétienne séparée, appelée également arménienne orthodoxe (ou apostolique). En raison des vicissitudes de l’histoire, et notamment du génocide arménien de 1915, l’exode de populations explique la présence en Irak de deux petites communautés arméniennes, distinguant les orthodoxes et ceux qui sont en communion avec Rome, au sein de l’Église arménienne catholique. Au total, ce sont 20 000 fidèles vivant en Irak.

Enfin, la chrétienté d’Irak a également été influencée par la colonisation britannique et cette dernière a laissé en héritage l’existence d’une petite communauté anglicane, comptant environ 200 personnes, et qui vient ajouter à la diversité chrétienne irakienne.

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