CHAPITRE 38 : LE MUSEUM D'HISTOIRE NATURELLE

Mis à jour : mars 22



Regardez le logo du muséum de l’histoire naturelle. Le sceau du Muséum, dessiné en 1793 par Gérard van Spaendonck et revisité en 2018, illustre les trois Règnes de la nature, du travail collectif et de la Révolution française. Le bonnet phrygien tire sa symbolique de liberté de sa ressemblance avec le pileus (chapeau en latin) qui coiffait les esclaves affranchis de l'Empire romain, représentant leur libération. Aux États-Unis, il a été un symbole de liberté pendant la guerre d'indépendance. Il est toujours présent sur le drapeau de l’État de New York.



Fondé en 1793 en continuité du Jardin royal des plantes médicinales créé en 1626, c'est l'un des plus anciens établissements mondiaux de ce type. C’est plus précisément le 10 juin 1793 qu’un décret de la Convention donne naissance au Muséum d’histoire naturelle. La Convention nationale est un régime politique français qui gouverne la France du 21 septembre 1792 au 26 octobre 1795 lors de la Révolution française. Elle succéda à l’ Assemblée législative et fonda la Première République.


Les statuts fondateurs de l'actuel Muséum, en 1793, établissent ses cinq principales missions :

1. la conservation de collections scientifiques comprenant environ 67 millions de spécimens ainsi que des espèces vivantes sur 12 sites à Paris et dans le reste de la France ;

2. la diffusion de la culture scientifique dans les spécialités propres à l'établissement ;

3. la recherche ;

4. l'enseignement et la formation à la recherche (master et doctorat) ;

5. l'expertise scientifique.


Elle s’est développée au fil du temps grâce à plusieurs acteurs : d’abord Buffon au XVIIIe siècle, Daubenton, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire ou encore Cuvier au XIXe siècle.


Pour ceux qui ne situent pas Geoffroy Saint Hilaire, c’est lui qui en mars 1815 a demandé à pouvoir examiner sur la Vénus hottentote « les caractères distinctifs de cette race curieuse ». Après le public des foires, c'est devant les yeux de scientifiques et de peintres qu'elle est exposée nue, transformée en objet d'étude. Peu de temps plus tard, le rapport qui en résultera compare son visage à celui d'un orang-outang. Et ses fesses à celles des femelles des singes mandrills.


Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et Georges Cuvier ont fait de l’étude de la vie animale une étude plus importante que celle des plantes, qui prédominait jusqu’alors.


Geoffroy Saint-Hilaire, proche des idées transformistes de Lamarck, créa la ménagerie dès 1793 et s’opposera durant le premier tiers du siècle à Cuvier, partisan convaincu des théories catastrophistes et fixistes.


Pour reformuler : Lamarck considère que les êtres vivants les plus simples, les « infusoires », apparaissent par génération spontanée, c’est à dire qu’ils apparaissent sans ascendant à partir de la matière inanimée. Ces êtres sont des petites masses gélatineuses avec quelques mouvements de fluides internes, provoqués par la chaleur. La simplicité de leur organisation leur permet d’apparaître spontanément, comme le produit naturel des lois physiques. Ils sont le produit du libre jeu des phénomènes physiques, ce qui revient à considérer que l’apparition de la vie sur terre ne nécessite aucune intervention divine, puisque les seules lois de la nature suffisent. Selon la théorie du catastrophisme, les espèces s’éteignaient suite à des catastrophes naturelles et de nouvelles espèces apparaissaient « à partir de rien », un peu par magie. En affirmant, bien avant Charles Darwin, la transformation progressive et successive des espèces au fil des générations et au cours du temps, Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire précèdent d’un demi-siècle la publication de l’Origine des espèces en 1859.


Vous vous souvenez de ce que je vous ai raconté à propos de la révolution et de la déchristianisation ? Petit à petit on souhaite créer de nouveaux symboles, enlever le christianisme et la religion de la France pour entrer dans les Lumières, dans la raison.


Calvin disait au livre 1 de l’institution chrétienne que « sitôt qu’il y a des images en un temple, c’est comme une bannière dressée pour attirer des hommes à idolâtrer ».


La caractéristique fondamentale des Lumières est la foi en la raison. On veut pousser l’homme à se défaire de « l’autoritarisme » religieux, et la philosophie des Lumières insiste sur le fait que l'Homme, comme il n'est pas un être absolu et divin, est limité : il n'a pas accès à la connaissance ultime. Néanmoins, il peut prétendre à la connaissance objective, qui pour les Lumières, s'acquiert par la science. Elle réaffirme que la science n'a pas réponse à tout, mais aussi, qu'il est dangereux d'attendre des réponses fiables des textes religieux là où la science est dans une impasse.


Et soudain, on se passionne pour les expéditions scientifiques et pour l’exploration du monde, pour aller ramener de quoi remplir les collections et ainsi, alimenter le désir scientifique. Plus on a à regarder, plus cela est intéressant.


Et comme le symbolisme est important, revenons à notre Museum. Dans le livre « comme des bêtes » de Pierre Serna, on lit que « en décrivant les règnes, les embranchements, les classes, les ordres, les familles, les genres et les espèces, Linné, Buffon, Jussieu, Daubenton etc ont donné un sens nouveau au monde, capable de nommer les animaux, de les ranger, de les ordonner, de les classer ... »


De manière bien plus poussée que dans la Genèse, où on différencie simplement les animaux terrestres et aquatiques. En classant de la sorte, ils réécrivent l’histoire des hommes. Ces naturalistes donnent une interprétation nouvelle à la vie !


C’est d’ailleurs toujours selon cette envie de classer de manière savante qu’on en vient aussi à classer les peuples, mais cela est une autre affaire. Des paroles aux actes, les députés agirent de façon constructive. Il fallait procéder par étape, et dans l'urgence, combiner à la fois le temps des hommes de science et le rythme des députés de la Convention, se presser de trouver des solutions pour les animaux en péril, comprendre la situation dramatique de la patrie en danger, et trouver des fonds, en sachant que les caisses étaient vides. La situation exigeait des fondations solides, une naissance officielle, un intérêt public.


L'équipe des professeurs devient un phare de la science républicaine naissante, l'image vivante d'un programme dont la fonction citoyenne inclut les savoirs du vivant, la conservation attentionnée des espèces de tous les règnes naturels et surtout la volonté d'expliquer et de démontrer les formes de la vie.


Encore une symbolique importante en temps de déchristianisation, le décret de fondation du Muséum d'histoire naturelle est organisé autour de 12 chaires, dont deux nouvelles qui intègrent officiellement la zoologie aux savoirs des naturalistes. Lamarck s'occupe des invertébrés et Etienne Geoffroy Saint-Hilaire des vertébrés. Il s'agit de refonder l'histoire naturelle comme spécificité de la science républicaine et de rattraper l'avance prise par l'Angleterre. L'anatomie interne, donc des opérations sur les animaux morts, la comparaison avec l'homme, donc une dimension physiologique, voire matérialiste, qui tranchait avec la sociabilité spirituelle pensée par des hommes de lettres, enfin l'étude des habitudes et de l'utilité des animaux.


En fait le jardin doit devenir une arme à la fois économique mais surtout un endroit de circulation des savoirs. Dans son rapport d’activité 2019 disponible sur son site internet officiel, on lit que près de 5 millions de visiteurs et promeneurs au Jardin des Plantes, ce qui en fait un des établissements les plus visités de France . 2 280 966 personnes ont visité ses sites payants (Galeries, Serres, Ménagerie et Océan en voie d’illumination) en 2019 et commenter le fichier en photo. En 2019 aussi, une séance de débat intitulée Une cosmologie d’amateur est-elle possible ? a questionné la façon dont les non-scientifiques (religieux, politiques, amateurs, etc.) se sont imposés dans l’analyse et l’interprétation de l’origine du monde au XIXe siècle et au début du XXe. Vous pouvez retrouver le podcast de ce débat ici : Une cosmologie d'amateur est-elle possible ? par EHESS_podcasts


Si on considère que la théologie est une science, nous avons nous aussi une explication à l’origine du monde, des créatures terrestres, marines, de la faune et la flore en général. Mais c’est vrai qu’étymologiquement, la théologie, c’est plutôt theos logos, le discours sur le divin et pas epistémê theos, la science du divin. Même si les mots issus de la Parole divine pèsent plus lourd, pour un croyant, dans la balance que des arguments scientifiques visant à démontrer que ces paroles sont vaines :)




NOTES

₁ Sur la représentation de la République en 1848 (1ère partie) par Maurice Agulhon dans Revue d’histoire du XIXe siècle 1997

₂ Chapitre 7. La théorie de l'évolution : la psyché comme dimension de l'histoire des organismes par Michel Heller dans Psychothérapies corporelles De Boeck Supérieur, page 200

₃ L’origine des espèces par Charles Darwin, 1ère édition française 1862 (éd. originale anglaise 1859), page 271

₄ Une histoire de la classification des êtres vivants Rédigé par Julien Cartier, professeur de SVT, membre de l’équipe ACCES Neurosciences Relecture par Stéphane SCHMITT, directeur de recherche au CNRS, laboratoire SPHERE UMR7219

₅ Charles Darwin et la question du racisme scientifique par Gérard Molina dans Actuel Marx 2005/2 (n° 38), pages 29 à 44


A LIRE

Les enquêtes scientifiques françaises et l'exploration du monde exotique aux XVIIe et XVIIIe siècles - Persée (persee.fr)

Muséum national d'Histoire naturelle (mnhn.fr)

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