CHAPITRE 33 : LA TRANSCRIPTION DES NOMS

Mis à jour : 18 nov. 2020

Tout le monde « s’insurge » contre l’utilisation de « Mahomet », version francisée de « Muhammad », à laquelle on prête mille significations.


Pourtant, les prénoms des prophètes révélés initialement dans la Torah en langue hébraïque ont tous des significations spécifiques, en lien avec leurs caractères, leurs histoires. Des significations qui se sont perdues avec la transcription française.


Retour sur ce point.


Tout d’abord, connaissez-vous l'onomastique ? C'est une branche de la philologie qui a pour objet l'étude des noms propres : leur étymologie, leur formation, leur usage à travers le temps. C’est également une science que l’on exploite en théologie, et qu’on a déjà exploité ensemble lorsqu’on a parlé du prénom Israël attribué à Jacob.

On dit toujours "traduire, c'est trahir". Rien n'est moins vrai qu'en théologie. Que ce soit des versets, des paraboles, et pour les noms des prophètes, cela se vérifie constamment.


Tout d'abord, nul doute sur la langue de révélation de la Torah, qui voit donc apparaître les noms des prophètes pour la première fois dans un Livre révélé en hébreu.


Le nom des prophètes n'est jamais choisi au hasard, il s'agit de noms avec des significations très fortes et souvent en lien avec leur rôle, un événement qui a eu lieu etc. Et en plus d’être des prénoms avec des significations fortes, c’est souvent Dieu lui-même qui mentionne lui-même ces derniers. Par exemple dans la Genèse 16,11 on lit à propos de Hagar : Te voici enceinte, et tu vas mettre au monde un fils. Tu l’appelleras Yichma’el car Dieu a entendu ton appel ».


On lit aussi dans Genèse 17,19 : « mais Sara ton épouse te donnera un fils et tu l’appelleras Yits’hak. Je conclurai une alliance avec lui et avec sa descendance, une alliance éternelle ».

Si Dieu lui-même donne les noms, c’est donc incontestablement qu’ils revêtent une grande importance.


Lisez cet exemple d’ailleurs, dans les traductions françaises coraniques 3,39 : «Nous t'annonçons la bonne nouvelle d'un fils. Son nom sera Yahyâ (Jean). Jamais on ne lit « son nom sera Jean », parce que c’est Dieu lui-même qui a décidé que cet enfant s’appellerait Yahya. Sa mère voulait l’appeler Zacharie, comme son père. Yahya en arabe يحيى est un prénom qui est en lien avec la vie, l’humilité. Yahya est décrit comme un garçon qui sera d’une chasteté exemplaire, avec une vie très modeste. « Il sera un chef, un chaste, un prophète et du nombre des gens de bien». Alors que le prénom Jean en français nous vient du latin Johannes, qui est lui-même un emprunt au grec (Iôannès) qui vient de l'hébreu Yeo ( Yehovah « Je serai »), combiné avec l'élément hanan « grâce », d'où le sens global de « YHWH fait grâce ». Jean le Baptiste ou Jean l’Evangéliste étaient tous les deux nés juifs, et leur prénom Yohanan en hébreu possède donc une signification là aussi bien particulière, que l’on perd avec la transcription « Jean », sauf si l’on connait l’origine et le sens.


Prenons un autre exemple avec Adam. Dans la Genèse 2,72, on lit que Dieu « forma ha-adam, poussière de ha-adama ». Ha-adam, c'est « l'homme », littéralement « le terreux, le glaiseux » et ha-adama est « la terre », « la glaise ». Dans le texte, la terre n'est nommée adama qu'après la formulation par Dieu du projet de faire Adam. Auparavant, elle s'appelle eretz. On utilise d’ailleurs toujours cette expression : Eretz Israel pour parler de la terre d’Israël, en qualité de terre géographique. On parlera de Israel seul pour parler des enfants d’Israël, en qualité de peuple descendant de Jacob.


Il en va de même avec le prénom d’Eve, initialement Hava, qui au sens littéral hébraïque signifie « celle qui donne la vie ».


Un autre exemple avec Abraham : le récit de la Genèse 17,5 offre concernant le nom d'« Avraham » (en hébreu : אַבְרָהָם) une explication étymologique : Av raham : « père d’une multitude [de nations] ». Le nom coranique révélé par Dieu pour parler d’Abraham est Ibrahim. Attention, on lit quelque fois que Ibrahim est en rapport avec Rahim (Bismillah ar rahman ar rahim), non, puisque « rahim » la miséricorde s’écrit : رحيم et que Ibrahim s’écrit ainsi : إبراهيم. Ce ne sont donc pas les mêmes lettres.

Ou Joseph, de l'hébreu יוֹסֵף : Yosseph = « Il ajoutera ». Rachel, après des années de stérilité, « lui donna le nom de Joseph, en disant : que l'Éternel m'ajoute un autre fils ». (Genèse 30,24) Joseph dérivant de jasaf, « ajouter », Non seulement Dieu lui a répondu en lui donnant ensuite Benjamin, mais Joseph a ajouté à l’Histoire biblique une récit incroyable avec d’immenses leçons. En arabe la racine étymologiquement la plus proche en sens serait "Safaya" سَفَى signifiant "se disperser, s'éparpiller" et "disperser par le vent comme le sable et la poussière" ce qui ferait allusion à la multiplication et la dispersion des tribus d'Israël. Et le nom coranique, révélé par Dieu pour parler de Joseph est Yusuf. Il y a aussi أَسِفَ : regretter, se repentir. Parce que l’histoire de Yusuf c’est aussi l’histoire de personnages qui le côtoient et qui changent auprès de lui.

En hébreu, ishma'êl signifie « Dieu entend (car l'Éternel t'a entendu [shama'] dans ton malheur) ». C’est directement relié à l’histoire d’Hagar et Ismaël. En arabe, Isma’il إسماعيل possède la même signification : سماع entendre, et Il pour « divinité ». (la illah)

Isaac en hébreu יצחק Yits'hak signifiant "il rira". Dans la révélation coranique, il a été nommé par Dieu إسحاق . A ce propos, on trouve dans le dictionnaire de la langue arabe de Abu Bakr Ar-Razi, « Mukhtar Assihah » on lit que le prénom « Is'haq » est un nom d'homme, étranger diptote (qui ne se décline pas) et dans la langue arabe il n'a aucune définition littéraire. On lit quelque fois que ce prénom en arabe a aussi un rapport avec le rire, mais ce ne sont pas du tout les mêmes racines : الضحك est le rire et le prénom Ishaq est إسحاق . Alors qu’en hébreu : rire = לצחוק Yits’hak = יצחק et ce sont donc les mêmes racines (même sans savoir lire l’hébreu vous repérez les mêmes caractères). Jacob est une des transcriptions les plus dommages en matière de perte de sens. En hébreu : יעקב, Ya`aqov, « celui qui prend par le talon » ou « qui supplante » est directement lié à la naissance de Jacob, qui est jumeau de Esaü et qui est né en tenant son frère par le talon. Plus tard, il a volé le droit d’ainesse à Esau. Plus loin, dans Genèse 32,28, Jacob lutte et est renommé Israel, c’est-à-dire « celui qui a lutté avec Dieu », conformément à la racine hébraïque שרה . Et figurez vous qu’en arabe, Ya’qub vient de عَقَبَ succéder, suivre, talonner. C’est donc la même signification que Ya’aqov. عَقِب signifie d’ailleurs talon, malléole.


Gabriel également, גַּבְרִיאֵל en hebreu, Jibril dans le Coran جِبْرِيل a été retranscrit. En hébreu, le prénom Gabriel vient de גיבור (héroïque) et El (Dieu) qui est souvent traduit par « le héros de Dieu, la force de Dieu ». La racine arabe est جبر et on y lie le verbe raffermir, consolider ou même la robustesse.

Le prénom Myriam, désignant la sœur de Moïse, a lui aussi une grande signification. Il est écrit dans Mikha (6,4) : “J’ai envoyé Moché, Aharon et Myriam. Moché pour les lois, Aharon pour la Kappara (l’expiation, kappara/Yom Kippour), et Myriam pour enseigner aux femmes. Le nom de Myriam inclurait donc la notion d’enseignement (Mora), mais sa signification première est bel et bien liée à l’amertume (Mar). Les savants juifs disent que, lorsque Myriam est née, les égyptiens ont commencé à rendre la vie des hébreux plus amère. Mais Myriam était une force qui devait s’ajouter à Israël pour les rapprocher de la délivrance. Et forcément, le côté opposé se renforce aussi. Sa naissance est donc effectivement liée à l’amertume de la vie des hébreux, mais n’est-elle pas encore plus liée à leur délivrance ? Et Myriam la prophétesse soeur d’Aharon prit le tambour (Exode 15,20)

Marie, en arabe مَرْيَمَ , possède un nom dont sa racine "رَيَّمَ / رِيمَ" évoque le fait de se livrer exclusivement à quelque chose. Mariam (des fois prononcé « meriem » puisque la sonorité du « a » de « Marie » est différente selon si la voyelle est longue et courte mais je vous épargne les détails de linguistique et de phonologie), est la mère de Jésus. Elle s’est livrée à Dieu depuis son plus jeune âge puisque le récit coranique explique que Hanna, sa mère, a consacré cet enfant à la religion et que Mariam était pieuse, douce, chaste, et recevait sa subsistance de manière miraculeuse. Elle a ensuite livré ses efforts douloureux lors de son accouchement de Jésus, puis a livré son fils à l’humanité (dans la compréhension coranique, il est un immense prophète, le Messie qui reviendra à la fin des temps, celui qui a reçu l’Injil, l’Evangile). Vous l’aurez compris, les noms ont une importance, et nous pourrions tous les décortiquer un par un pour le comprendre encore plus. Dans le judaïsme, selon l’enseignement talmudique (traité Brakhot du Talmud de Babylone page 7b), il est rapporté que le prénom a une influence sur le destin de l’enfant. Le commentateur Rabbi El’azar s’appuie sur un verset des Téhilim (46,9) qui énonce la chose suivante : « Venez contempler les œuvres de l’Eternel qui a opéré des ruines sur la terre ». Le mot ruine se dit en hébreu « Chamot » et Rabbi El’azar dans le cadre d’une explication de la Bible, affirme qu’il faut lire ici, non pas « Chamot » mais « Chémot », à savoir les noms. Si donc, l’on relit le verset en incluant la Dracha (explication), cela donne : « Venez contempler les œuvres de l’Eternel, qui donne des noms sur la terre ».


En effet, le prénom n’est pas seulement issu des conventions sociales dans le monde religieux. Dans le judaisme, dans la mesure où le prénom est exprimé en langue sainte (langue de révélation, Lachon Hakodech), il exprime l’essence de la personne et par conséquent son rôle en ce bas-monde. Ainsi par exemple, Adam signifie tiré de la terre, qui se dit « Adama ». Par conséquent, le nom d’Adam, emblématique pour l’humanité, rappelle à l’homme son origine terrestre et le ramène à des notions d’humilité. Quand Dieu a changé le nom d’Avram en Avraham comme il est dit : « Ton nom ne sera plus Avram. [Désormais] ton nom sera Avraham car J’ai fait de toi le père de nombreuses nations » (Genèse 17,5), on voit ici clairement que le changement de nom implique un changement de destinée. Avram était le père d’Aram, peuplade locale ; Avraham acquiert un statut universel, père de nombreuses nations, père du monothéisme.


La Torah rapporte également un autre cas de figure, où un personnage de la Bible donne lui-même un nom à son enfant, en étant inspiré par Dieu. Ainsi Léa, une des femmes de Jacob, donne à son premier fils le nom de Réouven (en français Ruben) qui signifie « Voyez mon fils » (« Réou » signifiant « voyez » et « Ben » signifiant « fils »). Léa exprime ainsi la louange de Réouven, qui bien qu’étant l’aîné, ne jalousera pas Joseph, amené pourtant à jouer un rôle prépondérant, contrairement à Esaü, aîné lui aussi, qui sera amené jalouser son frère Jacob, après que celui-ci lui ait racheté le droit d’aînesse. Léa appelle son deuxième fils Chim’on (en français Siméon). Le Midrach nous explique que ce nom est une allusion au fait que Hachem a entendu les gémissements du peuple juif puisque Chim’on vient de la racine « Chama’ » qui veut dire entendre. Ensuite Léa appelle son troisième fils Lévi. Le Midrach explique que ce nom rappelle le fait que Dieu s’est associé (Lévi vient de la racine « Lava » qui signifie accompagner) à la souffrance du peuple juif, ainsi que cela apparaît dans la symbolique du buisson ardent.


L’onomastique offre la perspective de comprendre davantage de points d’exégèses, mais elle n’est pas suffisante pour comprendre le problème derrière l’utilisation du terme « Mahomet ».


Pour cela, revenons sur le nom « Jésus » et sur le nom « Muhammad »:

« Au nom de Jésus » entend-on de temps en temps.

« Muhammad Rassoul Allah » entend-on de temps en temps (Muhammad le Messager d’Allah).


On lit en effet dans Philippiens 2,9 C'est aussi pourquoi Dieu l'a élevé à la plus haute place et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom 10 afin qu'au nom de Jésus chacun plie le genou dans le ciel, sur la terre et sous la terre


On lit en effet dans la sourate 33 verset 37-40 Muhammad n’a jamais été le père de l’un de vos hommes, mais le messager de Dieu et le dernier des prophètes. Dieu est Omniscient.


Qui a nommé Jésus ? Dans le Coran, 19,34 on lit « Tel est Issa, fils de Maryam, Parole de Vérité, sur qui ils jettent le doute ».

Jésus était juif, il s’apellait ישוע Yehoshua, Dieu sauve. Jésus est en effet le Sauveur pour les chrétiens. C’est le grec Iēsoûs qui a donné Jésus.


Muhammad signifie "Celui qui est digne de louanges", "Le béni", on retrouve « hamd » comme dans « al hamdulilah ». C’est extrêmement important puisque le dernier prophète de l’islam, Muhammad, est celui sur qui prient les musulmans dès qu’ils entendent son nom prononcé. C’est ce qu’on appelle une eulogie (si vous avez lu « connaitre les bases » vous savez). Ils disent « Sal Allahu ‘alayi wa salam » qu’on traduit souvent par « que la paix et la bénédiction d’Allah soit sur lui », puisqu’il est digne de louange, et que par son nom, ceux qui prient sur le prophète récoltent eux aussi des bénédictions.

D’ailleurs dans la Torah Genèse 17,6 Dieu a béni Ismaël par une nombreuse descendance. Les musulmans considèrent que Muhammad descend d’Ismaël.


La possibilité d’une traduction de « Mahomet » par « Ma hamid » est souvent mise en avant par ceux qui refusent l’appellation « Mahomet ».* ajout personnel à la fin de l’article.


La question qui a été soulevée et qui reste très pertinente : est-ce que le fait de prononcer le nom « francisé » donne autant de puissance à l’invocation ? Est-ce que le fait de prononcer le nom « francisé » de Dieu donne autant de puissance à la prière ? D’ailleurs, ne lit-on pas en Commandement : Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain ? Ce qui fait que lorsqu’on lit des écrits juifs, nous lisons « Hachem » pour parler de Dieu : le Nom.


En guise de conclusion, nous voyons en effet que la transcription française (latine) des noms de nos prophètes et personnages religieux a écorché l’essence même de leur nom. Ce n’était pas un simple nom, un simple assemblage de sonorités plaisantes. C’était un nom choisi par Dieu lui-même ou inspiré par Dieu lui-même. En sachant cela, est-ce correct de continuer à écrire des articles en disant Abraham ou Jésus ? Non, puisqu’on sait tous que derrière « Abraham » se « cache » le père du monothéisme, le père des nations, le père de la multitude ! En écrivant « Jésus », on sait tous que derrière « Jésus » se « cache » celui que Dieu a sauvé, que Dieu sauve, qui sauvera (Messie).

Et en même temps, on peut comprendre la déception de celui qui porte un nom plein de sens à qui on enlève ce sens par une transcription. C’est un fait relativement méconnu qui vaut d’être rappelé : après-guerre, de nombreux Juifs ont francisé leur nom ou en ont carrément adopté un autre dans l’ombre portée de la Shoah et un climat d’antisémitisme persistant. Ainsi, dans la France des années 50 - 60, des Rozenkopf devinrent des Rosent, des Frankenstein des Franier, des Wolkowicz des Volcot, des Rubinstein des Raimbaud, des Fuks des Forest, etc. C’est aussi ce qui s’est passé lorsque des patronymes ont été francisés pendant des « vagues migratoires ». C’est ce qui se passe encore lorsque le Conseil d’Etat tranche sur la notion de « consonance étrangère », ce qui pose la question de savoir ce qu’est un «nom français» et un citoyen français avec un nom «venu d’ailleurs».


Cela est une autre thématique, mais elle est, à mon sens, liée avec la cristallisation autour du nom de Mahomet.



*En toute honnêteté : je ne me suis jamais penchée sur la question, considérant cela comme un « faux problème ». Mamadou, Fatoumata, Memet, Aishe ... Chaque langue a adapté en fonction de la prononciation et de la linguistique les prénoms courants des personnages religieux. Il est très difficile de prononcer le « ‘eyn » arabe ou hebreu, ou le « q » arabe. Ya’qob est très complexe à prononcer. Jacob ne demande aucun effort phonologique. Le « h » de Muhammad, n’est pas « naturel » dans la phonologie française. Le « ‘ » ou le « h » ou le « r » roulé de « ‘abd ar rahman » (serviteur du miséricordieux) perd de sa superbe prononcé « abdèramanne », pour autant celui qui le porte perd-t-il la connaissance de la signification de son prénom ? C’est comme la différence entre Dieu, et dieu. Le dieu du soleil, le dieu de la lune, le dieu de la mer. Dieu. On sait « qui » on met derrière « Dieu ».








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