CHAPITRE 32 : LA LAÏCISATION DE L'HOPITAL

Mis à jour : 16 nov. 2020

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En 1970, quand l’hôpital devient un service public complètement indépendant de la sphère religieuse, le processus de laïcisation semblait achevé et médecine et religion définitivement séparées.

Au XIXème, le projet républicain français s’est donné pour but d’émanciper les individus contre particularismes locaux et différences culturelles, promouvant une communauté des citoyens. La laïcisation réalisée en France, a fait que, pour les régimes qui se sont réclamés de 1789 (et spécialement le régime républicain), les institutions séculières comme l’école et la médecine ont joué, au profit du politique, un rôle particulièrement important de socialisation morale, permettant de relativiser (voire de déstabiliser) le rôle moral de la religion. De nombreuses analyses ont montré que la laïcité est ainsi le produit de cette histoire culturelle française de la Raison, issue des Lumières. Face au clerc religieux qui parlait de «l’espérance de l’au-delà», le clerc médecin parlait, lui, de la progression de «l’espérance de vie».


Ce processus historique entraîne un changement de représentation du monde, socioculturel avec la sécularisation, politico-juridique avec la laïcisation. En effet, l’institution religieuse s’efface peu à peu dans l’espace public dans sa fonction de médiation des perceptions culturelles et de représentant de l’intérêt général, pour être progressivement relayée par des institutions séculières : la médecine et l’éducation.


L'instruction gratuite et obligatoire des enfants du peuple est considérée par les médecins comme la condition fondamentale de la future médicalisation de ce peuple ; les hymnes à la science, chantés par les instituteurs et les auteurs de manuels scolaires, font reculer la résignation devant le malheur biologique et encouragent parents et enfants à faire confiance au corps médical. A l’époque, les français étaient encore catholiques, et face à une épreuve, un malheur, la norme était de se résigner, d’accepter le dessein de Dieu et accepter la mort si elle venait, accepter la maladie si elle venait etc.

La santé a été longtemps un domaine dans lequel les congrégations religieuses, à partir du mécanisme des œuvres et de la charité, ont exercé un pouvoir important.


La construction de l’institution médicale, engagée dès le début du XIXe siècle, participe à définir la place et le rôle de la religion au sein de la sphère médicale. Pour en rendre compte, trois aspects vont être envisagés: la laïcisation de l’institution médicale, le rapport des médecins à la religion, et la reconfiguration des rapports entre médecine et religions. Mais, pour l’heure, un bref aperçu de la situation durant l’Ancien Régime permettra de souligner les changements opérés à partir du XIXe siècle.


Durant la période de l’Ancien Régime (XVIIe -XVIIIe siècles), la société française se caractérise par l’absence de différenciation entre sacré et profane. La religion catholique, alors dominante, est une institution englobante: l’État et la société n’ont pas d’existence propre dans le sens où la référence religieuse y est omniprésente. Trois aspects permettent de caractériser les rapports médecine/religion durant cette période: les représentations de la maladie, la place occupée par les médecins, et le rôle joué par les autres thérapeutes.


Avant d’être membre d’une profession, le médecin est chrétien et, au regard de l’Église, un auxiliaire de Dieu. Face à la maladie, les médecins de la période de l’Ancien Régime envisagent également Dieu comme la cause première de la maladie et le traitement médical doit commencer par la purification des âmes.


Le troisième aspect caractérisant les rapports médecine/religion durant la période de l’Ancien Régime, est qu’il n’existe pas de différence entre médecins et «empiriques». Les empiriques constituent une catégorie générique réunissant aussi bien des curés, religieuses, personnes charitables, bénévoles, rebouteux… Il existe bien l’édit de Marly, datant de 1707, qui introduit la notion d’exercice illégal de la médecine et différencie les médecins qui ont obtenu un diplôme de la faculté de médecine des «empiriques» mais, dans la pratique, la population recourt surtout à ceux qui lui sont proches tant géographiquement que culturellement, à savoir les empiriques, et à des pratiques que l’Église qualifie de superstitions et dont elle n’a pas toujours le contrôle. Le médecin n’est pas du tout perçu par la population comme celui qui guérit; une certaine méfiance est même de mise à son égard.


L’hétéronomie des sphères religieuse et médicale, durant l’Ancien Régime, peut être illustrée à partir de certaines pratiques. Ainsi, c’est au curé d’avertir les autorités lorsqu’une épidémie apparaît. Par ailleurs, des manuels de santé, destinés aux populations, sont imprimés par des prélats. Ces derniers se chargent également de faire passer un examen de moralité aux sages-femmes et ce afin de s’assurer qu’elles n’useront pas de leurs savoirs à des fins abortives. Au niveau de l’hôpital, l’Église catholique assure la présence d’un personnel avec les sœurs religieuses et, au sein des grandes salles des malades, un autel est dressé où on exige souvent du malade qu’il se confesse à l’entrée . Quant aux médecins, ils sont dans un rapport de domination à l’égard de l’Église catholique car, en 1712, il leur est rappelé qu’ils ne peuvent visiter un malade gravement atteint si celui-ci ne présente pas un certificat de confession; cette obligation légale, qui prendra fin avec la Révolution Française, permet de s’assurer que tous les patients ont reçu l’extrême-onction (derniers sacrements), avant de mourir.


Il faut toutefois noter que le concile de Latran, en 1139, interdit aux clercs l’exercice de la médecine hors des cloîtres.


La laïcisation de l’institution médicale commence au tout début du XIXe siècle. Le passage de la France de l’Ancien Régime au XIXe siècle est marqué par le «premier seuil de laïcisation» , lequel se traduit par un changement de statut de la religion au sein de la société française. La religion est reconnue comme nécessaire (besoins religieux) mais elle n’est plus une institution englobante et plusieurs cultes sont reconnus (le catholicisme, le protestantisme luthérien et calviniste, le judaïsme). Le deuxième seuil de laïcisation démarre à partir des années 1880, avec les lois sur l’obligation de l’instruction et la laïcisation de l’enseignement public, pour aller jusqu’à la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Cette dissociation institutionnelle qui fait que la religion n’est plus officiellement considérée comme une des institutions qui structure la société et que la religion devient une affaire privée et les besoins religieux n’ont plus d’objectivité socialement reconnue, et la reconnaissance de la liberté de conscience et de culte fait que l’État reconnaît à chaque citoyen le libre choix et le libre refus de la religion . Durant cette période, la laïcisation de l’institution médicale s’organise essentiellement autour de trois domaines: la médicalisation des populations, la professionnalisation des médecins, et la laïcisation de l’hôpital.


La loi de 1803 prévoit la création de deux ordres de médecin: les médecins et les officiers de santé. Les premiers doivent justifier de quatre années d’études dans l’une des trois écoles de médecine (Paris, Montpellier et Strasbourg), alors que les officiers de santé effectuent soit trois années d’études, soit six à huit ans d’exercice de la médecine. Ces deux ordres de médecin constituent une médecine à deux vitesses dans la mesure où les médecins s’installent surtout dans les petites villes et soignent les populations aisées, tandis que les officiers de santé exercent essentiellement dans les villages et les bourgs auprès d’une population considérée comme ayant des maladies plus simples.


Dans la pratique, on se rend compte que la loi du 10 mars 1803 vise moins à établir un strict monopole sur l’exercice de la médecine qu’à officialiser le plus grand nombre de soignants. En effet, contre les «illégaux» (curés, religieuses, guérisseurs, empiriques).


L’opinion publique au XIXe siècle refuse de faire coïncider le diplôme et la faculté de guérir. Le recours aux empiriques est tellement banalisé que même le médecin laisse sa femme ou ses enfants aller chez le rebouteux. Et l’on constate que dans certaines régions de France, des médecins n’ont pu survivre à la concurrence de l’activité médicale des prêtres et religieuses.


On a cependant gardé les religieuses : les religieuses sont davantage les auxiliaires des médecins : dans les campagnes, elles sont proches des malades, elles leur apportent un réconfort psychologique ou spirituel (soins de l’âme), elles s’occupent des basses besognes que les médecins ne veulent pas faire (soigner les plaies nauséabondes…), et surtout, si le médecin est catholique, elles se chargent de sa renommée et de la constitution de sa clientèle. En d’autres termes, elles participent aussi à la médicalisation des populations.


Comme on l’a vu, la laïcisation de l’institution hospitalière intervient lors de la construction du premier seuil de laïcisation (1789-1808) avec la nationalisation des biens hospitaliers, en 1790, et le changement de statut des hôpitaux qui deviennent des établissements sous tutelle de l’État. Les religieuses soignantes vont cependant continuer à jouer un rôle important au sein de ces établissements: dispersées par la Révolution, elles vont revenir dans les hôpitaux au début du XIXe siècle, suite au décret du 18 février 1809. Celui-ci indique que le service intérieur des hospices peut être confié à des sœurs hospitalières appartenant à des congrégations autorisées par le gouvernement. Cette situation s’explique, entre autre, par un problème de recrutement des «garde-malades» fortement dévalorisés socialement, très mal rémunérés et présentant des conditions d’exercice lamentables.


C’est sous la IIIe République que les mesures les plus significatives en vue de la laïcisation de l’hôpital vont être prises. En accédant au pouvoir politique, les médecins acquièrent une légitimité qui leur permet d’entreprendre la laïcisation de l’institution hospitalière. Des cours municipaux pour former des auxiliaires de médecins, les infirmières. Ces cours sont organisés dans quatre hôpitaux parisiens (Pitié, Bicêtre, Salpêtrière, Lariboisière), et on estime, en 1908, que plus de six mille infirmières ont été formées dans ces hôpitaux. Par ailleurs, le Conseil municipal de Paris va obtenir, de l’Assistance publique, entre 1879 et 1881, la suppression des postes occupés par les aumôniers qui exercent dans les hôpitaux. Ces derniers seront alors desservis par le clergé de la paroisse dont ils dépendent. Une autre mesure visant la laïcisation des hôpitaux consiste à rebaptiser les salles d’opération: les noms des saintes et saints sont remplacés par des médecins et inventeurs.


La laïcisation du personnel hospitalier ne tient pas seulement à des raisons idéologiques, il s’agit aussi de faire face à l’essoufflement de certaines congrégations religieuses dans le recrutement de nouveau personnel, et à l’incompétence médicale des sœurs. Celles-ci ont été formées pour raviver la foi des mourants et leur assurer une «bonne» mort mais elles n’ont pas reçu de formation médicale.


La laïcisation du personnel médical a été très lente à se mettre en place. Alors que dix-sept hôpitaux de Paris sont laïcisés entre 1878 et 1888, la province tarde à prendre des mesures efficaces. En 1939, les religieuses représentent 19% du personnel hospitalier et l’on voit encore des sœurs exercer dans les hôpitaux au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Un décret datant de 1943, va imposer au personnel hospitalier de posséder des diplômes d’État ce qui va conduire les congrégations religieuses à disparaître des hôpitaux.


Contrairement à ce que l’on peut penser, la laïcisation de l’hôpital ne signifie pas le rejet de toute forme de religiosité. Ainsi, la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État assure la liberté de conscience aux patients hospitalisés et a même prévu le financement des aumôniers au sein des hôpitaux, et prolonge implicitement une certaine reconnaissance officielle de l’égalité entre tous les cultes.


Au terme de la construction du deuxième seuil de laïcisation (1870-1905), on voit se dessiner une tendance qui va progressivement devenir dominante au sein de la société française: la médecine s’impose comme un recours socialement légitime (en ce sens elle devient une institution sociale) et la religion devient une affaire privée (elle se désinstitutionnalise).


Au cours du XXe siècle, cette tendance se trouve renforcée de deux manières: d’une part, la médecine connaît des progrès importants au lendemain de la seconde guerre mondiale (introduction des antibiotiques), et s’impose à tous les citoyens (création de la Sécurité sociale, ouverture des hôpitaux à l’ensemble de la population, …), et d’autre part, en devenant, en 1970, un «établissement public de santé», l’hôpital se doit de traiter ses «usagers» selon les principes d’égalité et de neutralité en matière religieuse.

La Société médicale Saint Luc, Saint Côme et Saint Damien voit le jour dans un contexte spécifique, celui des premières lois visant la laïcisation de la société française. Elle est une réponse à l’appel lancé par le pape Léon XIII (encyclique Humanum Genus) qui, en avril 1884, demande aux catholiques de «s’unir contre le rationalisme et le matérialisme athée qui imprègnent la société» . Quelques mois plus tard, en septembre 1884, le docteur Le Bele fonde la première association de médecins catholiques qui prend le nom de Société médicale Saint Luc, Saint Côme, et Saint Damien. En répondant aux voeux du pape Léon XIII, les médecins catholiques veulent lutter contre les mesures portant atteintes, selon eux, à la place du catholicisme au sein de la société française. Pour cela, la Société médicale Saint Luc exige de ses membres d’adhérer d’esprit et de cœur aux décisions du Saint Siège et de l’Église catholique. Précurseur de l’action catholique, le médecin catholique «se doit de tout faire pour préparer son patient à une mort chrétienne en l’informant de son état et, s’il se trouve dans une famille impie, en essayant d’ouvrir celle-ci aux vérités de l’Église».


Consciente que ses positions sont menacées au sein de la société française, l’Église catholique adopte une position ambivalente: d’un côté, elle admet la nécessité d’une formation scientifique des infirmières et médecins et s’engage dans des campagnes hygiéniques - notamment contre l’alcoolisme avec la création, en 1899, de la Fédération française de la Croix Blanche (un mouvement catholique anti-alcoolique), mais aussi contre la tuberculose et la syphilis -, ce qui lui permet de retrouver un rôle sanitaire; de l’autre, elle apporte son soutien à des évènements «merveilleux» – tout en cherchant à en contrôler les excès – telles que les guérisons miraculeuses de Lourdes. En ce sens, elle recevra, en 1906, l’appui des médecins catholiques de la Société médicale Saint Luc qui signent une pétition pour empêcher la fermeture de la piscine de Lourdes, pour des raisons hygiéniques.

Face à la position adoptée par Paul VI, dans Humanae Vitae, des médecins catholiques réagissent dans le journal Le Monde et à la radio. Ils expriment leurs réserves à l’égard de cette encyclique qui du reste, selon eux, « est le produit de la seule autorité du pape ignorant tout de la sexualité, et écrivant avec un vocabulaire périmé ». D’autres médecins, en faveur de l’encyclique, fondent le Centre Humanae Vitae (pour faire le contrepoids aux Centres de plannings familiaux). On le voit, les positions adoptées par les médecins ne sont pas à l’unisson. Et, quand le Centre catholique des médecins français décide de s’exprimer sur le sujet, en octobre 1968, il votera une déclaration selon laquelle il revient au couple du choix de la méthode de régulation des naissances. Un deuxième décrochage avec la loi Veil (1975) puisqu’à la suite des débats sur la légalisation de l’avortement durant l’année 1970, on va retrouver une ligne de fracture au sein du camp catholique. Ainsi, dès janvier 1971, le président du Centre catholique des médecins français (CCMF) dit que l’avortement est un acte mauvais. Puis, il fait référence à différents cas de figure (avortement thérapeutique, conditions dramatiques des avortements clandestins, …) pour finalement conclure qu’il s’agit d’un acte relevant du libre exercice de la conscience de chacun. En 1973, cette position est réaffirmée dans les termes suivants: «l’avortement est un mal; cependant il est des circonstances où il peut être inévitable». D’autres voix, allant dans le même sens que le CCMF, se feront entendre. Les positions prises par le Conseil de l’Ordre des médecins vont à l’encontre de celles du CCMF: en avril 1973, il publie un communiqué où il condamne tout avortement fait pour «convenance personnelle».


L’année suivante, lors des débats parlementaires sur la loi Veil, le président du Conseil de l’Ordre, adresse une lettre à tous les députés en leur demandant de ne pas voter cette loi et en annonçant qu’aucun médecin n’accepterait d’effectuer l’opération. Cette initiative va jeter un discrédit sur le Conseil de l’Ordre. Ainsi, quand François Mitterrand créé, en 1983, le Conseil consultatif national d’éthique, il ne nomme aucun membre du Conseil National de l’Ordre des Médecins. Mais elle permettra l’adoption de la clause de conscience, dans la loi du 17 janvier 1975, sur l’avortement. Cette clause permet à tout médecin de refuser la pratique de l’avortement si elle choque ses convictions profondes.


Aujourd’hui, l’hôpital est aussi un lieu de polémiques, avec la visibilité sociale plus importante du fait religieux dans la sphère médicale: qu’il s’agisse des demandes des Témoins de Jéhovah (refus des transfusions sanguines), de patients qui arrêtent tout traitement médicamenteux pour s’en remettre à un groupe religieux, de femmes ou d’hommes qui refusent de se faire soigner par un homme ou une femme (pour des motifs religieux), ou encore de médecins qui ne veulent pas travailler le samedi (pour des raisons religieuses également), on observe-là une tendance inverse à celle qui prévalait après la construction du deuxième seuil de laïcisation (privatisation de la religion), celle d’une publicisation du religieux, mais, ceci est une autre thématique, celle de la laïcité aujourd’hui, à l’hôpital.

BIBLIOGRAPHIE :

J. Léonard, La vie quotidienne du médecin de province au XIXe siècle, Paris, Hachette, 1977, p. 104

P. Guillaume, Médecins, Église et foi depuis deux siècles, Paris, Aubier, 1990, p. 28

O. Faure, Les Français et leur médecine au XIXe siècle, Paris, Belin, 1993, p. 15-16.

P. Guillaume, Médecins, Église et foi depuis deux siècles, Paris, Aubier, 1990

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