CHAPITRE 31 : LA RECONQUISTA



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Nous avons tous gardé en tête la date de 1492, la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. 1492 est pour l'Espagne des Rois catholiques celle du triomphe de la croix et d'une triple bénédiction : la chute de Grenade le 2 janvier, qui achève la Reconquista sur los moros; l'exil d'au moins 120 000 juifs après le décret du 31 mars ; et en effet, la découverte de l'Amérique par Colomb. 1492 c’est pourtant une date terrible en matière d’Histoire des religions et je voulais revenir sur ces évènements avec vous. En mars 1492, la reine Isabelle Ire de Castille et le roi Ferdinand II d’Aragon décrètent l’expulsion des juifs et des musulmans de leurs royaumes. La mesure était d’autant plus surprenante qu’elle mettait fin à une présence séculaire des juifs dans les royaumes de la péninsule Ibérique et que plusieurs membres de l’élite juive occupaient des charges de confiance à la cour : médecins, administrateurs, percepteurs des impôts, donc étaient plutôt bien intégrés dans le pays.

Que s'est-il passé ?


Les monarques avaient surtout besoin d’affirmer leur légitimité religieuse. Isabelle et Ferdinand s’étaient fait décerner le titre de « Rois Catholiques » par le pape en 1492. Charles Quint, de son côté, venait d’être élu empereur en 1519, c’est-à-dire, symboliquement, sinon dans les faits, d’acquérir le statut de souverain de tous les chrétiens. De plus, la prise de Grenade met fin à un siège de plusieurs années autour de la ville, prise le 2 janvier 1492 par les forces combinées des couronnes d’Aragon et de Castille. Il fallait non seulement savourer la victoire, mais être fermes pour montrer que le pays se rechristianisait.


Contrairement à ce qu’on lit souvent, les rois Catholiques n’ont pas laissé le choix aux juifs et aux musulmans de se convertir au christianisme ou de s’exiler. En fait, il y a eu une tolérance pour les musulmans juste après la prise de Grenade, c’est pour ça que l’édit signé le samedi 31 mars 1492 par la reine Isabelle de Castille et son mari Ferdinand d'Aragon ne concerne que les juifs : ils ont jusqu'au 31 juillet pour se convertir ou quitter le pays. Le décret d'Isabelle et Ferdinand sera aboli le 5 juin 1869 par un article de la Constitution espagnole.


Ils ont décrété l’expulsion pure et simple, sous peine de mort et de confiscation de leurs biens. L’édit n’évoquait même pas la possibilité de se convertir s’ils ne voulaient pas être expulsés ; il affirmait seulement la nécessité d’éradiquer la présence des juifs. Les motifs allégués étaient religieux : il s’agissait d’éviter la relation entre les juifs et ceux convertis au catholicisme, afin que ces derniers ne restent pas attachés au judaïsme. Les Rois Catholiques ont obligé les juifs à vivre dans des quartiers fermés, les ghettos, et ont fondé en 1478 le Saint-Office de l’Inquisition, dont la mission était de poursuivre les marranes, ces convertis qui continuaient à pratiquer le judaïsme en secret. L’ultime mesure a été l’expulsion des juifs pour éviter « la participation, conversation, communication » entre juifs et marranes. Plus d'une centaine de milliers de juifs et de marranes (faux convertis) choisissent l'exil. Ils s'établissent dans les États musulmans d'Afrique du Nord, à Salonique, cité grecque sous souveraineté ottomane, ou encore au Portugal voisin. Ils restent connus sous le nom de « sépharades », mot qui désigne l'Espagne en judéo-espagnol, une langue dérivée de l'hébreu et parfois appelée ladino.


Pour les musulmans, afin d’éviter que les terres se dépeuplent (les musulmans possédaient cette terre), le roi accorde alors aux musulmans le droit de conserver leur religion, sous certaines conditions. Un système colonial se met en place, dans lequel les paysans musulmans se retrouvent sous le joug de seigneurs et de rois, ces derniers profitant notamment, à travers des redevances, de la valeur des terres des mudéjares. Un dicton disait d’ailleurs « quien tiene moro, tiene oro » (« qui a un maure [un musulman] a de l’or ») : il signifiait que la richesse de l’aristocratie était étroitement liée à une population musulmane mettant en valeur ses possessions foncières et lui payant de lourds impôts. Les seigneurs ont ainsi tout intérêt à protéger les musulmans contre d’éventuelles persécutions, car ceux-ci représentent leur principale source de revenus. Mais finalement, 10 ans après la signature de l’Edit d’Alhambra, les musulmans sont eux aussi contraints à quitter le pays sauf s’ils se convertissent au catholicisme. En 1499, à Grenade, l’archevêque de Tolède, Francisco Ximénez de Cisneros, prend l’initiative d’une campagne où se mêlent prédications, intimidations et baptêmes de masse. Ses méthodes agressives provoquent un soulèvement des musulmans, obligeant le roi Ferdinand d’Aragon à mater l’insurrection. Au terme de la révolte, ce dernier accorde le pardon à ceux qui se soumettent en demandant le baptême. Ces événements suscitent des milliers de conversions dans la région. L’année suivante, les Rois Catholiques prennent la décision de forcer la conversion générale des musulmans de Castille. Les maures de Grenade et de Castille sont ainsi obligés par les Rois Catholiques de choisir entre le baptême et l’exil en 1501.


C’est ainsi qu’on parle des « morisques » qui étaient musulmans, du moins qui pratiquaient l’islam dans leur grande majorité.


Les morisques étaient donc les derniers descendants des musulmans d’Espagne, présents dans la péninsule depuis qu’ils avaient conquis le royaume Wisigoth, en 711. Dans les deux cas, les souverains veillent à ce que le choix se porte davantage sur le baptême que sur l’émigration, en rendant l’émigration soit difficile, en ne permettant la sortie du territoire que par des ports très éloignés des principaux foyers de population musulmane, soit insupportable, en obligeant les parents désireux de partir à abandonner leurs enfants, d’où la présence de morisques. Dès 1510 on constate l’échec de la manière forte. Les populations refusent l’évangélisation ; les départs clandestins vers l’Afrique se multiplient, les morisques prêtent main-forte aux corsaires barbaresques. La réponse à cette situation fut le renforcement de l’arsenal répressif, étendu cette fois à toute la culture morisque. C’est ainsi qu’entre 1511 et 1526, sont progressivement interdits – plus ou moins ponctuellement, plus ou moins complètement – le port des vêtements traditionnels, l’usage des bains, la circulation de livres en arabe, le rituel d’abattage des animaux dans les boucheries, l’intervention des sages-femmes morisques, etc.


À chaque nouvelle prohibition, des sortes de syndicats interviennent auprès des autorités chrétiennes et parviennent souvent à faire suspendre l’application des mesures ou du moins à en atténuer la portée, de telle sorte que le temps passe et chacun campe sur ses positions.


En 1526 est rédigé le mémorial de Galíndez de Carvajal. Il y est fait le catalogue de toutes les cérémonies islamiques mais aussi de toutes les coutumes extra-rituelles qui constituent le fondement de la culture morisque. Pratiquement tout est interdit ou restreint, à commencer par l’usage de la langue arabe, y compris oralement. On limite aussi la liberté de mouvement des morisques, etc. Une fois encore, les notables morisques se mobilisèrent et obtinrent, en échange d’un don de 90 000 ducats, la suspension des mesures concernant les coutumes fondamentales et surtout l’assurance que l’Inquisition ne confisquerait pas les biens des condamnés.


On lance une nouvelle campagne d’évangélisation, peu fructueuse elle aussi. Le plus important à la fin des années 1530 et la mise en place de trois niveaux d’appréciation :

§ les cérémonies musulmanes fondamentales – ablutions rituelles, prières, Ramadan, circoncision – doivent être dénoncées à l’Inquisition ;

§ d’autres cérémonies – naissances, mariages, enterrements, boucheries, usage du henné, etc. – sont condamnées, mais sans entraîner une sanction aussi grave que les précédentes ;

§ enfin, les costumes traditionnels, la langue arabe – sauf pour les prénoms, qui doivent impérativement être chrétiens – sont tolérés, des morisques pourront continuer à gérer des bains ou des boucheries.


Les seuls individus dont on recommande la répression ce sont les alfaquis - ceux qui enseignent la lecture du Coran aux enfants –, les sages-femmes et les chargés des cérémonies mortuaires.

Mystère ou fantasme : Christophe Colomb

Plusieurs auteurs (le premier est Salvador de Madariaga en 1952) ont soutenu une théorie selon laquelle Christophe Colomb aurait des origines juives ibériques (famille juive de Galice ayant trouvé refuge à Gênes) et aurait été un marrane, Juif converti publiquement de force au christianisme. En réalité, son identité est disputée : les Italiens prétendent que l’explorateur est né à Lugano, en Italie, d’un père appelé Domenico Colombo. Les Espagnols prétendent quant à eux qu’il est né en Espagne, d’un père portant un autre nom, et on lit aussi que Christophe Colomb était en réalité, un Juif secret dont le voyage aux Indes poursuivait un tout autre objectif que celui affiché. Pourquoi et surtout comment on arrive à de telles spéculations : le contenu des lettres personnelles et du journal de bord de Colomb était écrit en espagnol castillan ou en Ladino, un dialecte judéo-espagnol. Autre signe, sur les 13 lettres retrouvées de Colomb, 12 comportent un monogramme avec les lettres de l’alphabet hébraïque Beth et Hé, initiales de l’expression Béezrat Hachem, « avec l’aide de Dieu ». La lettre de Colomb adressée au roi et à la reine catholiques fut la seule et unique de ses treize lettres à ne pas contenir ce symbole. L’objectif de Colomb aurait été de découvrir une terre où les juifs pourraient vivre en paix. Ce sont, des spéculations et des interprétations.


Et en dehors des rois ?

Quelques années avant les célèbres émeutes de 1391, on sait combien les prédications du clerc sévillan, Ferrán Martínez, archidiacre de Écija, avaient préparé le terrain aux tueries. Ces prédications contre les Juifs, étayées par de nombreuses citations bibliques, furent telles que les autorités politiques et religieuses, se virent obligées d’intervenir à plusieurs reprises pour essayer de les réfréner. Un des principaux mobiles des prédications de Ferrán Martínez était le désir de convertir les Juifs, fût-ce par la force. Il répondait cependant aux accusations de prêcher la violence contre les Juifs par des arguments exclusivement théologiques, en prétendant qu’il ne faisait rien que de prêcher l’Évangile concernant les Juifs et que jamais il ne proféra de sentence injuste à leur encontre. Ainsi conseillait-il que les chrétiens et les Juifs ne vivent plus ensemble et il justifiait son action par le fait qu’il avait été mandaté par l’archevêque en raison des nombreuses malédictions dont cette coexistence était porteuse. À n’en pas douter, ses sermons qui débutèrent en 1378 à Séville donnèrent le signal de la violence qui culmina en 1391. Cette relation de cause à effet entre la propagande des prédicateurs et les émeutes populaires est bien connue : il convient de rappeler à cet égard les prêches violents contre les infidèles pendant les Croisades qui, du XI au XIII siècle, firent verser le sang juif en Europe et au Proche-Orient, ainsi que l’exaltation religieuse suscitée par des fanatiques et des illuminés lors de la « révolte des Pastoureaux » en France, en Aragon et en Navarre (1320-1321), qui se solda par des massacres de Juifs, et l’exaltation du frère Vincent Ferrier au début du XVe siècle en Castille, en Aragon et en Catalogne, dans le but d’encourager la conversion des Juifs tandis que théoriquement il incitait à la violence et soutenait la mobilisation contre eux. L’exégèse de la doctrine offrait des possibilités suffisantes pour prouver aux fidèles que la religion juive, aussi bien par le passé qu’au présent, menait à une vie dressée contre Dieu.

Il est bon de préciser que si Vincent Ferrier est un saint, il a été canonisé par le Pape Calixte III qui a proclamé sa canonisation le 29 juin 1455 et que c’était justement dans cette perspective de prosélytisme extrême, de dynamique de conversion, de violence etc. Ce n’est pas une décision actuelle.

Conséquences en Espagne

Dans le but de montrer leur alliance avec les rois et leur conversion, les juifs et les musulmans devaient effectuer des actes visibles, parmi ceux ci : consommer du porc. C’est une des raisons qui fait qu’aujourd’hui, dans un pays resté plus de 7 siècles musulman, le porc est si présent dans la gastronomie ibérique. Bon, il y a aussi le fait qu’avant 1917 (et vraiment officiellement depuis le nouveau droit canon de 1983), l’usure (prendre des intérêts sur les prêts) était interdite par le Pape, et que le refus de l'Espagne de tolérer l'usure a gravement paralysé sa participation à la révolution industrielle et aux époques qui l'ont précédée. Les porcs mangent tout, et fournissent également de grandes quantités de saindoux et de graisse qui peuvent être utilisées pour fabriquer des bougies et aussi pour graisser des dispositifs mécaniques. Enfin, leur viande peut être fumée (ou séchée à l'air) avec des résultats exceptionnels, peu importe les jours précédant la réfrigération. À cet égard, les porcs étaient un animal d'élevage idéal pour un pays comme l'Espagne dont l'économie, le climat et le degré d'avancement technologique n'étaient pas propices à des races plus grandes comme le bétail.

Un Herem juif de 500 ans

Le terme Herem est un terme biblique qui désigne soit le transfert définitif et irréversible d’un objet sanctifié à la divinité ou à ses prêtres (Lévitique, 27 28, et Nombres, 18 14), soit sa destruction totale (Deutéronome, 20 16-17 et Josué, 7 17). Il en va autrement pour le Herem talmudique et rabbinique, c’est-à-dire l’exclusion hors de la communauté juive, la sanction certainement la plus sévère qu’elle puisse être amenée à prendre contre la ou les personnes qu’elle ne veut plus considérer comme faisant partie de ses membres. C’est Maïmonide qui n’énumère pas moins de vingt-quatre infractions passibles du Herem. Celui-ci peut notamment être prononcé contre les personnes qui portent atteinte au bon ordre de la communauté en insultant ses sages et les agents de ses cours de justice, en traitant d’esclave tel de ses membres, en déposant contre un Juif devant une cour non-juive. Il peut également sanctionner une conduite qui porte atteinte ou risque de porter atteinte au respect de la loi religieuse.

C’est donc naturellement, qu’après ces expulsions, ces conversions forcées, et plus encore, que les savants juifs avaient décrété un Hérem contre l’Espagne à partir de 1492 qui a duré jusqu’à 1992. Il s’agissait de boycotter l’Espagne, le tourisme, la consommation de produits etc. Pourquoi 1992 ? Parce que c’est cette année là que le roi Juan Carlos a officiellement annulé l’édit de l’Inquisition.

BIBLIOGRAPHIE


"L'émergence d'une identité alimentaire: Musulmans et chrétiens dans le royaume de Grenada", in Bruegel, M. & Laurioux, B: Histoire et Identités alimentaires en Europe. Paris. Hachette. 2002, pp. 169-185. Teresa de Castro © 2003-2006.


Sarah Leibovici, Christophe Colomb juif, Maisonneuve & Larose, 1986


José María Millás Vallicrosa, « En torno a la predicación judaica de San Vicente Ferrer », Boletín de la Real Academia de la Historia 142 (1958), p. 191-198 ;


Manuel Ambrosio Sánchez Sánchez, « Predicación y antisemitismo : El caso de San Vicente Ferrer », in Eufemio Lorenzo Sanz, Proyección Histórica de España en sus Tres Culturas : Castilla y León, América y el Mediterráneo, Junta de Castilla y León, 1993, p. 195-203.


Isidore Loeb, « La controverse religieuse entre les chrétiens et les Juifs au Moyen Âge en France et en Espagne », Revue de l’Histoire des Religions 18 (1888), p. 145 ; id., « Polémistes chrétiens et juifs en France et en Espagne », Revue des Études Juives 18 (1889), p. 228-230


Juifs d'Afrique du Nord et expulsés d'Espagne après 1492, Michel Abitbol in Revue de l'histoire des religions Année 1993 210-1 pp. 49-90

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