CHAPITRE 11 : LE GENOCIDE OUIGHOUR EN CHINE

Libération, France Tv, Arte, NY times, Médiapart, les médias en parlent pourtant mais cette communauté ne semble pas susciter tant d’émotion. Pourquoi ? C’est ce que nous allons essayer d’expliquer dans cet article.





LES FAITS


En octobre 1949, lorsque l’Armée populaire de libération envahit le Turkestan oriental, le « Xinjiang », débute alors une colonisation secrète d’un territoire menée par la Chine maoïste et son ethnie majoritaire, les Hans, à l’encontre du peuple Ouïgour.

À partir des années 1950, l’Armée chinoise administre ce territoire grand comme trois fois la France afin de contrôler le territoire d’un point de vue sécuritaire et économique. Il s’agit de le mettre en culture, et d’y édifier des villes entières. Le Xinjiang compte des sites nucléaires militaires, ainsi qu’un grand nombre de camps de rééducation par le travail – les laogaïs.

C’est alors que les membres de l'ethnie Han, majoritaire en Chine, a été incitée à s'installer sur ces terres. On ne compte désormais que 47 % d'habitants ouïghours contre 80 % dans les années 1950. Avec l’arrivée de ces nouveaux habitants, les villes explosent et deviennent des mégapoles géantes, comme la capitale Urumqi qui compte désormais plus de 3 millions d’habitants.


Ce type de « colonialisme intérieur », associé à un total contrôle des activités politiques, économiques, religieuses et culturelles, s'est accéléré à la chute de l'URSS par crainte d'une sécession. Cela ne s'est pas fait sans heurts puisqu'en 2009 par exemple des émeutes à Urumqi ont fait (officiellement) près de 200 morts, suivies d’attaques terroristes directement liées à Ouïghour à Pékin en 2013 et à Kunming et Urumqi en 2014. Suite à cela, des mesures extrêmes ont été prises pour enfermer le Xinjiang et restreindre la liberté de parole et de la mobilité de la population ouïghoure.

Aujourd’hui, adultes et enfants subissent une répression qu’une partie des associations et des institutions de défenses des droits de l’homme qualifie de génocide et d’épuration ethnique. Cet objectif est revendiqué directement par Pekin : transformer une génération entière de jeunes musulmans en Hans, l’ethnie majoritaire du pays.

« La Chine veut créer de parfaits petits Chinois, la séparation des familles a pour but d’éloigner les enfants de leur culture, et de renforcer l’ethnocide en cours » résume l’anthropologue Sabine Trebinjac, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la question ouïghoure.


Mais cela ne concerne pas que les ouïghours : Saïragoul Saouïtbaï, jugée l’été 2018 au Kazakhstan pour être entrée illégalement dans ce pays d’Asie centrale, avait déclaré lors d’un procès retentissant avoir été forcée de travailler en Chine dans un « camp de rééducation », où étaient détenus près de 2.500 Kazakhs ethniques, une minorité musulmane du Xinjiang. En effet, les autorités chinoises assurent que les camps où auraient été détenus jusqu’à un million de musulmans, issus des minorités ouïghoures mais aussi kazakhs, kirghizes et hui, s’inscrivent dans leurs efforts pour lutter contre le terrorisme et le séparatisme dans cette région, théâtre de tensions inter-ethniques et d’attentats meurtriers.

CE QUE L’ON SAIT DES CAMPS ET DES TRAITEMENTS


Rapporté par de nombreux médias dits « crédibles », on sait qu’il y a des millions de personnes dans les camps et qu’elles sont soumises au travail forcé. Les produits qu’elles fabriquent sont exportés dans le monde entier. Il s’agit d’entreprises de haute technologie qui coopèrent avec le gouvernement chinois pour la reconnaissance faciale et d’autres technologies de surveillance. D’autres entreprises, dont certaines européennes, coopèrent d’une autre manière en installant leurs usines sur place. On sait que 70% des tomates utilisées dans des sauces très connues sont produites au Turkestan oriental, principalement par le travail forcé. D’ailleurs, la Chine est devenue le premier producteur mondial de concentré de tomates à l’aube des années 2000 grâce à des pactes noués par des entrepreneurs italiens avec les militaires du Xinjiang. Les Italiens ont proposé d’installer des usines clés en main, que les Chinois ont remboursées les années suivantes en expédiant des barils de concentré de tomate vers Naples. Ce modèle, reposant sur le travail à bas coût des populations locales, voire de prisonniers, a permis d’approvisionner les conserveries napolitaines en concentré chinois. Le concentré, une fois arrivé en Italie, était habillé aux couleurs italiennes. Cela continue aujourd’hui. Ainsi est né par exemple Chalkis, géant industriel du Bingtuan, dédié à la tomate.

Cela pourrait ressembler à un épisode de Black Mirror, mais en quelques années, le Xinjiang est devenu le « laboratoire du contrôle social chinois », voire de l’Etat-policier high-tech. Frontalière de huit pays dont le Pakistan et l’Afghanistan, la zone a toujours a fait l’objet d’une surveillance massive des autorités de Pékin et d’une utilisation de technologies de pointe (fichage génétique, recours massif à l’intelligence artificielle).

On sait aussi, grâce à l’interview donné par Gulbahar Jalilova, une survivante âgée de 54 ans, que la Chine stérilise de force les femmes détenues. Elle a déclaré à France 24 qu'une substance lui avait été injectée à plusieurs reprises par des médecins dans une prison de l'extrême ouest du Xinjiang. « Nous devions passer la main par une petite ouverture dans la porte, nous avons vite compris qu'après les injections, les femmes n’avaient plus leurs règles. »

Lors d'une conférence récente à Amnesty International, Mehrigul Tursun, 30 ans, diagnostiquée comme malade mentale, a été libérée et vit maintenant aux États-Unis. Les médecins américains lui ont dit par la suite qu'elle avait été stérilisée.

Dans le passé, les femmes ouïgoures qui étaient détenues dans des camps et vivent maintenant dans des pays occidentaux ont déclaré avoir été forcées d'avorter de leurs bébés - y compris à un stade avancé de leur grossesse.


Le Population Research Institute, qui plaide en faveur d'une interdiction des programmes de contrôle de la population intrusifs et inhumains, a accusé la Chine de stérilisation forcée à grande échelle. "La population ouïgoure actuelle représente moins de 1% de la population totale de la Chine", a déclaré le groupe. «Limiter et contrôler la croissance naturelle d'une population de cette taille dans n'importe quel pays, c'est l'anéantir et le génocide ».

On sait aussi que par l’étonnante conclusion d’un récent tribunal international, la Chine est accusé d’un marché noir de prélèvement d’organes. China Tribunal s'appuie en effet sur des arguments comme le temps extrêmement court pour obtenir une transplantation (quelques semaines), potentiellement trop court pour un système basé uniquement sur le don volontaire d'organes. Le nombre de ces opérations est estimé à 90 000 chaque année, soit 245 par jour environ. Pourtant, en 2016, la Chine déclarait seulement 10 000 transplantations.

Pour sa défense, la Chine a déclaré que les personnes arrêtées - qui n'ont fait l'objet d'aucune accusation ni condamnation - constituent un risque d'extrémisme futur.

EXTREMISME RELIGIEUX EN CHINE ? QUELLE EST SON HISTOIRE AVEC L’ISLAM ?

Il faut avoir en tête que la présence de l'islam en Chine remonte à la période du prophète, il y a 15 siècles. Les arabisants connaissent par cœur la date de 751, qui correspond à la bataille de Talas. Ce ne fut pas seulement une défaite militaire pour les Chinois, car les musulmans firent de nombreux prisonniers qui furent vendus comme esclaves à Samarcande, Bagdad et Damas. Parmi ces prisonniers, certains connaissaient des techniques secrètes chinoises : la poudre à canon, le papier et la soie. Les Arabes les utilisèrent et en particulier la fabrication du papier21 permit de donner encore plus de force à la diffusion du Coran et des ouvrages de science et de littérature. La révolution du papier permit le développement de l'âge d'or islamique.

L’islam est une dimension de la culture chinoise qui est donc très ancienne. Des personnalités musulmanes ont joué un très grand rôle dans l'histoire des empires chinois. Le plus grand amiral de toute l'histoire de la marine chinoise, Zheng He, était un musulman qui a vécu au 16ème siècle.

Mais il est bien connu qu’il n’existe pas en chinois, pas plus que dans de nombreuses autres langues, d’équivalent précis du concept occidental moderne de « religion ». En Chine, un néologisme, zongjiao, fut formé, ou plutôt adopté du japonais pour traduire le concept occidental de « religion » comme système structuré de croyances et de pratiques séparé de la société, et organisant les fidèles en Église.


Par imitation des constitutions japonaises et occidentales, les différentes constitutions chinoises (promulguées depuis l’avènement de la République en 1912 jusqu’à nos jours) reconnaissent la liberté religieuse. Cependant, cette liberté religieuse s’accompagne de conditions limitatives, notamment d’une restriction aux seules authentiques « religions », séparées de la « superstition » que la République de Chine, notamment avec le régime nationaliste du Guomindang à partir de 1927, et la République Populaire de Chine, s’engagent à combattre et à supprimer.


Une liste de cinq religions reconnues (toutes des « religions mondiales »), et donc couvertes par la liberté religieuse, fut assez rapidement définie sous la République et reste la même aujourd’hui : catholicisme, protestantisme, islam, bouddhisme et taoïsme. Les religions officiellement reconnues (catholicisme, protestantisme, islam, bouddhisme, taoïsme) sont déjà étroitement contrôlées. Elles doivent faire allégeance à des associations «patriotiques» supervisées par l'État. Le pouvoir est particulièrement méfiant à l'égard de l'islam, du christianisme et du bouddhisme tibétain, davantage soumis à une influence externe.

Le régime intimide par ailleurs les prêtres «clandestins» qui refusent de lui faire allégeance. Certains catholiques s'inquiètent d'ailleurs des tentatives de rapprochement entre le Vatican et Pékin, craignant d'être récupérés par le pouvoir communiste. Deux évêques chinois reconnus par le pape ont ainsi été priés récemment par un haut diplomate du Saint-Siège de céder leur place à des prélats choisis directement par Pékin, dont l'un avait été excommunié par le Vatican en 2011.

Depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, le PCC entend « siniser » les religions, qui doivent devenir les instruments de la construction d’une idéologie et d’une morale typiquement chinoises.

REACTIONS INTERNATIONALES

Si l’administration Trump a nommé une universitaire ouïghoure-américaine directrice du Conseil de sécurité national pour la Chine (Elnigar Iltebir), la situation des Ouïghours ne fait pas l’objet d’un soutien total.


Dans une lettre adressée au Conseil des droits de l’homme, 23 pays ont soutenu les Ouighours. Mais quelques jours plus tard, 37 pays ont signé une lettre de soutien envers Pékin vantant les « mesures de lutte contre le terrorisme et la déradicalisation au Xinjiang ». Parmi ces 37 pays, une dizaine de membres de l’OCI, l’Organisation de la coopération islamique (Algérie, Arabie saoudite, Bahreïn, Égypte, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Pakistan, Qatar, Somalie, Soudan, Syrie, Tadjikistan et Turkménistan). Cette lettre a également été co-signée notamment par la Russie, l'Arabie saoudite, le Qatar, la Corée du Nord, l'Algérie, le Nigeria, les Philippines et la Syrie.

Des pays en grande situation de partenariat commercial avec la Chine, ou particulièrement touchés par le terrorisme. Le document, dont l'AFP s'est procuré une copie, est adressé au président du Conseil, Coly Seck, et à la Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme, Michelle Bachelet. On y lit que les cosignataires «félicitent la Chine pour ses remarquables réalisations en matière de droits humains». Ils «prennent note que le terrorisme, le séparatisme et l'extrémisme religieux ont causé d'énormes dommages à tous les groupes ethniques du Xinjiang». «Face au grave défi du terrorisme et de l'extrémisme, la Chine a pris une série de mesures de lutte contre le terrorisme et de déradicalisation dans le Xinjiang, notamment la création de centres d'enseignement et de formation professionnels», poursuivent-ils, soulignant que «la sécurité est revenue» dans la région. Ils indiquent que la Chine a invité un certain nombre de diplomates et journalistes au Xinjiang, et «ce qu'ils ont vu et entendu (...) contredisait complètement ce qui a été rapporté dans les médias». Ils demandent à la communauté internationale de ne pas porter des accusations basées sur des «informations non confirmées avant de visiter le Xinjiang».

Pourquoi ces pays soutiennent-ils la Chine ? Il y a comme expliqué ci-dessus les avantages économiques : la plupart d’entre eux font des affaires avec la Chine dans le cadre de la Nouvelle route de la soie, lancée par le président Xi Jinping en 2014. Certains des pays de cette liste ont, il faut le dire, des régimes autoritaires et de piètres résultats en matière de droits humains. Nombre de pays musulmans, eux-mêmes accusés d'utiliser la lutte antiterroriste pour violer les droits fondamentaux comme l'Egypte, ont apporté leur soutien à la Chine. On lit de nombreux témoignages d’étudiants du fameux institut AL AZHAR qui ont été arrêtés et qui sont constamment contrôlé par l’armée égyptienne et des militaires chinois.


Et pour le soutien des populations sur place, la première chose à bien comprendre est que dans les pays musulmans, l'opinion est bridée par les régimes en place. Il n'y a pas autant de liberté d'expression pour aller manifester dehors. Nous avons souvent l’impression que notre liberté (par exemple le fait que je n’encoure absolument aucun risque pour écrire cet article) prévaut partout. Mais pour les Ouïghours, ou pour d'autres. Il n'y a aucune habitude ou culture de ce type de manifestations, de protestations et de solidarités publiques, dans ces pays. Il y a un mythe qui est celui qui consiste à croire qu'il y a un monde musulman qui respire avec les mêmes poumons, qui a la même vision du monde et qui vibre à l'unisson. Cela n'a jamais existé, depuis l'époque du prophète jusqu'à aujourd'hui. De plus dans notre société laïque mais qui se place constamment sous le prisme religieux, on a du mal à penser que les Etats « musulmans » réagissent peu souvent au nom de l'islam. Par exemple l'Arabie saoudite qui a de très bons rapports avec la Chine, ou l'Iran, se gardent de mettre Pékin dans l'embarras.

"Désolée, mais je ne vous souhaite pas un bon ramadan." : c'est ainsi que débutait la tribune de Dilnur Reyhan (publiée dans l'Obs), présidente de l’Institut ouïghour d’Europe, en mai 2019. Cette phrase d'introduction — qui peut sembler provocante au prime abord — est suivie d'une somme de constats terribles sur le traitement réservé aux musulmans du Xinjian : "A l’heure où des millions de Ouïghours et d’autres musulmans souffrent et meurent dans les camps de concentration chinois, où toute la population turcophone de la région ouïghoure est privée de ramadan, où les musulmans sont contraints par les autorités chinoises de manger du porc, de boire de l’alcool, de renier leur religion, où leurs mosquées millénaires sont démolies, leurs livres en écriture arabe brûlés ; à l’heure où vous, pays musulmans, observez un silence complice ; où vous allez même, pour certains d’entre vous, jusqu’à approuver ce monstrueux crime contre l’humanité afin de préserver vos relations avec la Chine, je ne peux pas vous souhaiter un bon ramadan."

131 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

CHAPITRE 50 : LE CONCORDAT ET LA TROISIEME REPUBLIQUE

On a vu hier la période de Déchristianisation post Révolution française et donc aujourd’hui on voit la suite de l’histoire avec l’instauration du Concordat. Voici le lien de la vidéo en replay ici. On

CHAPITRE 49 : LA DECHRISTIANISATION

Bonjour à tous, Voici le script du live qui s'est déroulé tout à l'heure et que vous pouvez regarder en replay ici. LA DECHRISTIANISATION On connait tous 1789, le 14 juillet, la prise de la Bastille,

J'ai une question

© 2021 Barbara Moullan